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«La situation de crise appelle à ce que le Président parle à son peuple»

Publié le 17/10/2017, par dans Non classé.

Aïssa Kadri est un sociologue algérien établi en France. Professeur émérite des universités, il est actuellement chercheur associé au LISE (Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique). Il a dirigé pendant plusieurs années l’Institut Maghreb-Europe, rattaché à l’Université Paris VIII. Il est l’auteur et le coauteur de plusieurs ouvrages décortiquant la construction sociologique, historique et politique de l’Algérie et des sociétés maghrébines d’une manière générale. Dans ce long entretien, il revient avec une analyse critique sur les dessous de la « censure intellectuelle» – décidée par la direction du Salon international du livre d’Alger (SILA) – dont il a été victime avec l’historien Daho Djerbal.

– Est-ce que votre participation au SILA 2017, avec Daho Djerbal, est officiellement annulée après votre communiqué faisant état d’une annulation « informelle» ?

Elle est en effet « officiellement» annulée puisque le commissaire du Salon dans une réponse tout à fait surréaliste, pour le moins consternante, vient de confirmer publiquement au site électronique TSA que la décision n’a rien de spontané. N’eut été la gravité des propos et la dérive d’un responsable de ce rang, le syllogisme tout à fait spécieux d’un habitué de sorties désinhibées, paraîtrait tout à fait anecdotique. Il est en tous les cas révélateur de la « culture» d’une génération d’apparatchiks bureaucrates opportunistes, dont le seul but est de s’accrocher à des pouvoirs pour la réalisation de leurs intérêts personnels.

Lier la participation à une table ronde portant sur des points d’histoire des luttes anticoloniales à un engagement citoyen qui dénonce une situation de blocage politique, c’est confirmer que nous sommes bien dans la logique d’un système « sultanien», où les allégeances personnelles priment sur l’intérêt général.

– Plusieurs auteurs, chercheurs et universitaires ont décidé de boycotter le Salon par solidarité à votre égard et à celui de Daho Djerbal. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il ne s’agit pas de boycott et personne parmi celles et ceux qui ont témoigné de leur solidarité ne parle de boycott. Ils ne souhaitent simplement pas cautionner un acte de censure intellectuelle. Le Salon du livre devrait être un moment festif de débats intellectuels, d’ouvertures sur les littératures, les idées et les productions intellectuelles du monde. Notre jeunesse a besoin de telles manifestations et d’ouverture sur le monde. Elle a soif de connaissance et d’ouverture sur le monde.

L’accès aux livres, à la culture, aux biens culturels doit en effet être élargi et se démocratiser davantage. Et ce n’est pas un « salon» ou plutôt une « Foire» au sens propre du terme que devient cette rencontre, organisée une fois l’an dans l’entre-soi, verrouillée par des petits commissaires du peuple aux ordres, qui va dans le sens d’une démocratisation de la culture qui soit aussi conscientisation et libération des potentialités citoyennes.

Comme toujours, la réponse est dans le quantitatif. Le commissaire se gargarise de chiffres de participation et légitime son apartheid intellectuel par la participation de la nation qui a mis bas l’apartheid, quelle ironie de l’histoire ! Mandela, l’homme qui fut le militant exemplaire de la liberté, doit se retourner dans sa tombe.

Ce salon aux chiffres dithyrambiques est bien l’écran de fumée qui cache le désert culturel, où les bibliothèques et les librairies, les théâtres, les salles de cinéma, se comptent sur les doigts d’une main pour l’ensemble du pays ; où le débat intellectuel est pollué par les anathèmes et ségrégations, et les intellectuels qui s’engagent sont marginalisés et doivent s’exiler pour se faire reconnaître dans leurs créations.

– A votre avis, où peut se situer la responsabilité derrière cette censure flagrante ?

J’aurais tendance à dire que c’est le fait des « gardiens du Temple», de ce que certains autres appellent les janissaires du système « sultanien». Il y a, en effet, dans l’histoire algérienne une caractéristique, je dirais transhistorique, de soumission des intelligentsias au pouvoir de l’heure. Une grande partie des intellectuels et des intelligentsias n’ont pas pu historiquement se constituer en catégories autonomes.

Le fondement de cette faible autonomisation apparaît ainsi lié en grande partie au mode de production de l’intelligentsia en situation coloniale et au mode de structuration de l’Etat national indépendant et son rôle dans l’instrumentation et le contrôle du savoir et de la culture. Les intellectuels, et je parle bien sûr d’une tendance générale, sont tétanisés et fascinés par l’Etat.

Il y a en effet de remarquables exceptions hier comme aujourd’hui, pour ne parler que de l’immense Kateb Yacine. Les intellectuels et intelligentsias sont en demande d’Etat parce que c’est l’Etat qui place et classe. Assimilant l’Etat à la nation ou plutôt à un pouvoir, identifiant un régime à l’Etat, qui de fait forme un ensemble d’appareils de pouvoirs au service d’intérêts privés, plus qu’à un Etat proprement dit, ils rationalisent ainsi « leur servitude volontaire».

– Donc, c’est plus un problème intellectuel que politique à proprement parler ?

En fait, il s’agit de la faiblesse de l’autonomisation des générations intellectuelles, autant par rapport au cadre sociopolitique défini par l’Etat que par rapport aux valeurs et normes de la société. Ce qui fait que la sortie de la longue durée nationale populiste ne semble pas à l’ordre du jour.

La prégnance du couple Etat-Société semble brouiller pour longtemps la clarification des engagements. L’entrisme politique de nombre de partis ou organisations dits de gauche, qui se sont définis longtemps dans l’opposition souterraine, a achevé de décrédibiliser certains engagements, et les personnes qui sont en responsabilité d’institutions, dans une situation d’incertitudes politiques, devancent ainsi l’appel et se font sans doute, avant même les injonctions par le haut, les exécuteurs des desiderata du pouvoir en place.

Ceci dit, dans le contexte actuel d’une grande opacité quant à la prise de décision politique, il n’est pas exclu que les rapports informels l’aient emporté et que cette décision ait été prise sur une base d’allégeance personnelle.

– On imagine bien que cela est lié à la contribution que vous avez cosignée avec d’autres personnalités appelant à une élection présidentielle anticipée. Assistons-nous au retour de la « police de la pensée» ?

En tous les cas, c’est dit directement par le commissaire du SILA. « La punition» est en effet directement liée au « crime de lèse-majesté» qu’a constitué notre appel Lire la suite

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