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«La presse traditionnelle, comme les disques vinyles, ne survivra pas»

Publié le 14/03/2017, par dans Non classé.

Les médias traditionnels sont-ils « menacés» par les réseaux sociaux ? Comment vivent-ils la concurrence du « fil d’actualité» de Facebook ? Comment la presse conventionnelle négocie-t-elle le fameux « virage numérique» ?
Ugo Tramballi, journaliste au long cours, s’est attelé à répondre, en partie, à ces questions, dans une conférence qu’il a donnée, hier, à l’Ecole supérieure de journalisme d’Alger (Ben Aknoun). Ugo Tramballi a l’âge de la Révolution algérienne, lui qui est né en 1954 à Milan. Il a débuté sa carrière en 1976 au quotidien Il Giornale. Grand reporter, il fut pendant longtemps correspondant de guerre dans quelques-uns des coins chauds de la planète : Liban, Afghanistan, Irak, Iran, Angola… Aujourd’hui, il est éditorialiste au quotidien Il Sole 24 Ore où il continue à traiter des questions internationales.

Notre confrère le dit sans ambages : il n’aime pas trop les réseaux sociaux. Au cours du débat qui l’a réuni avec des étudiants en journalisme après sa conférence, il n’hésitait pas à « troller» les médias sociaux en lâchant : « J’éprouve de la haine pour les social media», surtout, précise-t-il, quand ils « prétendent se substituer au journalisme».

Il nous rappelle, à quelques égards, ces mots de son compatriote, Umberto Eco, qui déclarait peu avant sa mort au quotidien Il Messaggero : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.» Ugo Tramballi ne va évidemment pas jusque-là. D’ailleurs, il a même un compte Facebook (https://www.facebook.com/ugo.tramballi.1) et un compte twitter (https://twitter.com/ugotramballi?lang=fr)

Ce bon vieux télex

Revenant à grands traits sur sa carrière, il rappelle l’époque où le telex était si précieux dans son travail de correspondant de presse toujours sur le fil. « En 1987, alors que j’étais correspondant à Moscou, j’ai commencé à utiliser le computer mais sans le web. Je l’utilisais seulement comme machine à écrire», sourit-il. Il révèle en passant les frissons de « l’incertitude de communiquer». « Cette incertitude me manque, et pas seulement parce que je n’ai plus 29 ans», confie le grand reporter.

Il rappelle aussi l’épée de Damoclès que représente pour tout journaliste la sacro-sainte « deadline», ce sentiment d’être, comme dirait René Char, constamment « en retard sur la vie». (« Tu es pressé d’écrire/ Comme si tu étais en retard sur la vie/ S’il en est ainsi, fais cortège à tes sources/ Hâte-toi/Hâte-toi de transmettre/ Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance»). C’est certainement plus beau, plus poétique, qu’une froide dépêche d’agence.

Et pourtant, Ugo tient précisément, passionnément, à ce journalisme-là, ce côté « artisanal» du métier qu’il défend ardemment, et qui nous fait encore tant frémir. Et tout cela, à l’en croire, est en passe de disparaître, emporté par la numérisation des plumes et des sentiments. De son point de vue, l’ère du web et du tout numérique a d’abord ravi à « l’homme 2.0» son temps. « Avant l’âge du web, on se donnait le temps de réfléchir, de vérifier…». « Nous étions en relation directe avec nos sources». Il le dit sans regret ni larme à l’œil, rassurez-vous. « Je ne veux pas donner l’impression d’être un nostalgique du passé», a-t-il tenu à souligner.

« Le web m’a kidnappé mon temps»

Pour lui, le journaliste doit avant tout être un homme de son temps. C’est son destin et l’essence même de son métier. Et quel que soit le média où il exerce, son outil de travail, qu’il ait ou non un compte Instagram, le journaliste doit s’armer de trois qualités : « être curieux», « être cultivé» et avoir une âme d' »artisan». « L’artisanat dans notre travail est toujours nécessaire», appuie-t-il, autrement dit, le talent de travailler la trame, la matière brute du monde, jusqu’à « rendre compréhensible la nouvelle malgré la complexité des événements».

Car le journaliste ne doit jamais cesser d’être « ce trait d’union entre les événements et le lecteur». Méditant l’irruption des réseaux sociaux, il
observe qu’à l’ère du web, le travail du journaliste a fondamentalement changé. « Chercher la nouvelle et la raconter n’est plus suffisant», constate-t-il. C’est que l’info, « on la trouve sur le web». « On trouve même trop de nouvelles sur le web», renchérit-il. Pour se rendre utile, « je pourrais la traduire en italien ou la rendre plus sexy», ironise-t-il en parlant de l’information brute.

Il rapporte comment les images qui pleuvent sur Youtube de n’importe quel événement concurrencent même une institution prestigieuse comme la BBC qui réfléchirait à deux fois avant de diffuser les mêmes images « par souci de vérification et de crédibilité». Et de charger la Toile en martelant : « Le web m’a d’abord kidnappé mon temps». « Et maintenant, il nous a kidnappé une partie importante de notre travail». Il considère que dans beaucoup de cas, « le journaliste n’a plus de relation directe avec les événements».

S’il se montre sceptique vis-à-vis des réseaux sociaux comme « média alternatif», il admet que « le web est le futur du journalisme». « C’est une réalité», reconnaît-il, fair-play, en souhaitant qu’il devienne « plus sérieux et plus crédible». Usant d’une formule imagée, il compare le sort des journaux traditionnels à celui des vieux disques en disant : « La presse, c’est comme les disques vinyles, elle ne survivra pas [à la révolution numérique]».

L’honnêteté plutôt que la vérité

Citant le cas de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, il estime que ce n’est pas un journaliste en ce qu’il est mu par « une autre motivation que l’information» alors que le journaliste « ne devrait pas avoir d’autre motivation que l’information». « Julian Assange est mu par des motivations politiques, il dit se battre pour la démocratie et la justice», expliquera-t-il au cours du débat, avant de glisser : « Je pense qu’il est financé par la Russie».

Ugo Tramballi distingue trois profils de journalistes : le journaliste « protagoniste», le journaliste « prêtre» et le journaliste qui croit qu’il va « sauver le monde». « Je ne crois pas au journaliste prêtre», tranche-t-il en détaillant ces trois profils. Il y voit la figure du prêcheur qui prétend détenir la vérité. « Il existe plusieurs vérités.

La vérité n’est pas un Lire la suite

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