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«Je ne crois pas à un changement politique brutal en Algérie…»

Publié le 18/10/2017, par dans Non classé.

Auteur d’un rapport pour le compte de l’Institut Montaigne sur la politique arabe de la France, dans lequel il passe au crible l’histoire complexe entre la France et le Monde arabe, Hakim El Karoui suggère un nouveau paradigme dont la relation serait centrée prioritairement sur le Maghreb.
Vous avez dirigé une enquête sur le « nouveau monde arabe» pour le compte de l’Institut Montaigne. Peut-on parler d’un seul monde arabe comme bloc monolithique ?

Non, bien sûr, le monde arabe est divers. Il est d’abord en son sein composé de populations qui ne sont pas toutes arabes et qui ne sont d’ailleurs pas toutes musulmanes. Ensuite, malgré l’unité de langue, la très grande majorité de musulmans et une histoire bien souvent commune, marquée par la colonisation dans un grand nombre de pays, le monde arabe est extraordinairement divisé.

Quand on le compare à l’Europe, marquée par une histoire faite de guerres incessantes, de conflits religieux, de luttes de puissance, de haines inextinguibles des uns envers les autres, avec l’acmé indiscutable que la Seconde Guerre mondiale a représenté, on ne peut qu’être frappé : les pays arabes ont finalement plutôt eu au cours de l’histoire des relations pacifiques entre eux, en tout cas à la période contemporaine, comme si la sujétion de quelques-uns (nord de l’Afrique, Proche-Orient) et le retard des autres (Golfe) avaient stérilisé les conflits.

Depuis les années 1950, avec les indépendances et la découverte du pétrole, le contexte a changé : les conflits internes gagnent le monde arabe quand l’Europe, elle, se pacifie. C’est probablement aussi le fruit de la grande transformation en cours dans le monde arabe : les sociétés changent très rapidement, déstabilisent l’ordre ancien, de nouveaux acteurs apparaissent (les islamistes par exemple), des conflits naissent qui peuvent s’étendre à l’environnement proche. C’est exactement ce qui se passe en Arabie Saoudite aujourd’hui.

La société a changé extrêmement vite, presque aussi vite il y a 30 ans que la société iranienne. Et ces deux puissances régionales se trouvent en situation de conflit pour la prééminence dans le Golfe avec des dirigeants qui ont besoin, pour assurer la cohésion interne de leurs sociétés, de ce climat de guerre larvée.

-Les relations de la France et l’Afrique du Nord sont aussi au cœur de cette étude. Comment se présentent-elles ?

Elles épousent les fractures du monde arabe que l’on pourrait regrouper en quatre sous-régions. L’Afrique du Nord, l’Egypte, qui est un sous-ensemble régional en soi, le Proche-Orient et le Golfe. Nous avons reconstitué thème par thème l’ensemble des flux qui structurent la relation entre la France et le monde arabe. Migrations, commerce, finances, sécurité, culture, idéologie, diplomatie, politique, nous avons reconstitué patiemment toutes les pièces du puzzle qui constituent la relation de la France et du monde arabe.

Sans surprise, sur le plan humain, c’est le lien avec le Maghreb qui domine. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie représentent 80% de l’immigration venue du monde arabe, 80% des étudiants qui étudient en France issus du monde arabe. Au total, le monde arabe représente 40% de l’immigration régulière française.

Mais aussi, malheureusement, directement ou indirectement, 100% des attentats récents qui ont tous été commis soit par certains de leurs ressortissants soit par des enfants d’immigrés venus de ces pays (en France ou en Belgique). La surprise vient plutôt de l’économie : le Maghreb, c’est 50% de plus de commerce pour la France que le Golfe (27 milliards contre 19), ventes de pétrole et d’armes comprises.

Les remises des émigrés maghrébins en France représentent une part substantielle des économies maghrébines : 11,5 milliards de dollars ont été renvoyés par les émigrés des trois pays du Maghreb vers leurs pays d’origine.

Plus de 5 milliards de dollars venaient de France. C’est dix fois plus que l’aide publique française au développement pour tout le monde arabe ! Ce qui est frappant enfin quand on regarde sur la longue durée cette relation France-Afrique du Nord, c’est que l’on voit apparaître aujourd’hui un renversement notable de la relation : hier, la France envoyait hommes et idées en Afrique du Nord ; aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit.

Il y a environ 1,2 million de Français dans tout le monde arabe. Mais plus de 6 millions de Français nés dans le monde arabe ou nés de parents arabes. Et l’islam est devenue probablement la première religion pratiquée en France. Il est vrai que 70% des musulmans déclarés en France affirment pratiquer leur religion, contre seulement 5% des catholiques. On est sorti très clairement de la période de sujétion du monde arabe par la France.

– Comment l’Afrique du Nord est perçue par les élites politiques françaises ?

Avec beaucoup plus de bienveillance que ce que l’on croit souvent en Afrique du Nord. Mais, ce qui me frappe d’abord, c’est plutôt le désintérêt des élites françaises pour le Maghreb. Elles pensent connaître cette région, à cause des liens historiques et de voyages touristiques où elles sont très bien reçues, notamment au Maroc.

Mais, elles ne connaissent pas la région, qui n’est plus au centre de l’attention des chercheurs, par exemple. Il est loin le temps où Jacques Berque, Germaine Tillion ou le jeune Pierre Bourdieu faisaient leur thèse de doctorat sur l’Algérie. L’enseignement de l’arabe a reflué partout, y compris au collège et au lycée, où seulement 8000 élèves l’apprennent, contre probablement 80 ou 100 000 dans les mosquées !

– Le passé colonial au Sud et la problématique de l’islamisme radical au Nord ne voilent-ils pas les nouveaux horizons ?

Disons plutôt qu’ils en créent de nouveaux. Le passé colonial existe toujours, mais il se dissipe peu à peu. Les nouvelles générations (n’oubliez pas qu’Emmanuel Macron est né en 1977) ne sont plus concernées par cette histoire-là. Bien sûr, il y a des représentations des populations d’origine maghrébine qui sont encore négatives, mais cette réalité a plus à voir avec les difficultés de l’intégration que du passé colonial. Quant à l’islamisme radical, il entraîne paradoxalement un regain d’intérêt pour le monde arabe : c’est d’ailleurs probablement un de ses ressorts. Attirer l’attention.

Je crois au contraire que la lutte commune de part et d’autre de Lire la suite

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