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Un détail de l’histoire coloniale française en Algérie

Publié le 15/10/2016, par dans Non classé.

Par Abdelmadjid Merdaci

Docteur d’Etat en sociologie, professeur à l’université Mentouri de Constantine
En moins d’une semaine, deux manifestations officielles françaises – la première dédiée aux victimes du terrorisme, la seconde en hommage aux harkis – ont été l’occasion pour les dirigeants politiques français de convoquer la mémoire de la guerre d’indépendance algérienne dans un esprit qui contrevient sans ambiguïté aux déclarations des officiels français et notamment du président de la République sur la nécessité d’une mémoire apaisée et de l’exemplarité des relations entre les deux Etats.

Le président de l’Association française des victimes du terrorisme – au demeurant neveu du commandant De Noix de St Marc, officier putschiste condamné par la justice française – s’autorisait, en présence des plus hautes autorités de l’Etat, à qualifier d’actes terroristes les actions menées notamment par les militantes de la zone autonome d’Alger qui répondaient, faut-il le rappeler, au sanglant attentat à la bombe, rue de Thèbes en août 1956, commis par les réseaux fascistes d’Alger.

A l’occasion de la commémoration du soixantième anniversaire des Accords d’Evian, les médias français avaient aussi monté au pinacle le témoignage d’une victime de l’opération du Milk Bar qui ne voulait pas moins qu’interpeller la moudjahida Zohra Drif dont le statut de vice-présidente du Conseil de la nation pouvait alors donner du grain à moudre.

Le commerce de la compassion est, selon toutes apparences, un commerce politiquement juteux dont la constitution victimaire des harkis est devenue l’un des thèmes récurrents du débat public français.

La stigmatisation, par le président français du « massacre des harkis» à l’occasion de la journée qui leur est désormais consacrée, pour répondre aussi à des préoccupations clairement électoralistes, ne peut être portée au compte pertes et profits de relations réputées « passionnelles». Elle impose en tout état de cause de nécessaires mises au point.

S’il faut revenir aux conditions mêmes de la guerre d’indépendance algérienne et y replacer de la manière la plus précise et documentée les formes de mobilisation de supplétifs musulmans de l’armée française, il convient de relever que la notion de « harki» procède, dans sa popularisation d’énoncés politiques essentiellement post-indépendance et pendant longtemps de l’apanage des activistes « Algérie française» et de l’extrême droite française.

1- Lever les Algériens contre les Algériens

L’ethnologue Jean Servier est le premier à monter, au lendemain même du début de l’insurrection, dans les Aurès, un groupe de supplétifs non sur la base d’un engagement individuel mais, expliquera-t-il au journaliste Yves Courrière, « d’une morale de groupe». Sous le couvert d’opérations de « maintien de l’ordre», les autorités coloniales auront tôt pris la mesure de la portée de la résistance armée lancée par le FLN qui, sous la houlette du gouverneur général Soustelle, a tenté, fin mars 1955, de susciter une alternative indigène, connue comme le politique de la troisième voie.Une opération que mettra en échec l’offensive stratégique du 20 août 1955 dans le Nord constantinois organisée par Zighoud Youssef, chef de la zone 2.

Au-delà d’une répression massive – plus de 12 000 victimes algériennes – à laquelle prendront une part active des milices civiles européennes, du rappel des appelés du contingent et de l’extension de l’état d’urgence à l’ensemble du territoire algérien, l’état de guerre allait se marquer particulièrement par la mobilisation et l’armement de civils européens dans le cadre des « unités territoriales» mises en place par le général Lorillot au cours des mois de septembre/octobre. Quelque 200 000 Européens seront ainsi armés et l’idée avait été aussi d’y adjoindre « des Français musulmans».

L’extension de la mobilisation de l’élément algérien dans la conduite de la guerre contre le FLN/ALN est l’un des marqueurs du conflit dont la politique dite de « pacification» devait constituer un tournant important.

Ainsi donc, le générique désormais convenu de harkis pouvait renvoyer à différentes modalités d’organisation des supplétifs algériens de l’armée française et signaler des séquences différenciées de la guerre.

Dès 1956 apparaissent les premiers GAD – groupes d’autodéfense – définis comme « milices organisées de supplétifs aux forces officielles» avant l’établissement des mokhaznis, chargés de mission de police des douars et GMPR – groupe mobile de protection rurale – et des GMS – groupe mobile de sécurité – adossés notamment à la mise en place des SAS, Section administrative de sécurité.

La fin des années 1950 consacrera la politique d’une algérianisation de la guerre par l’organisation armée, sous l’autorité militaire française, d’une opposition au projet national porté par le FLN/ALN dont la levée de « harka» sera le support emblématique.
Les conditions de formation, d’armement, l’évolution même des missions des harkis feront l’objet d’évaluation régulière de l’état-major français qui, au regard du cours de la guerre, mettra l’accent, en sus de leur caractère opérationnel, sur le rôle politique qu’ils devraient jouer pour contrer l’influence dite « flniste».

Les travaux consacrés à la question s’arrêtent notamment aux déterminations de l’engagement dans les armées françaises d’une partie de la paysannerie algérienne qui retiennent à la fois le degré de paupérisation et de misère, l’enracinement de conflits tribaux, et soulignent, entre autres causes, « les exactions de l’ALN».

Le fait est que le plus généralement l’engagement des supplétifs musulmans de l’armée française est plus collectif qu’individuel qui devait contribuer, en termes stratégiques, au contrôle des populations et des territoires.
Le recours aux populations indigènes dans la conduite de la guerre, généralisé en Algérie dans le cadre de la pacification, avait connu un précédent criminel avec la formation de groupes de « goumiers» au Maroc, chargés, selon les observateurs, « du sale boulot» – viols, exécutions sommaires, tortures – de l’armée française. En Algérie, le terme « goumi», contraction de la désignation originelle, avait ainsi longtemps désigné et stigmatisé les supplétifs musulmans de l’armée française.

2- Un point aveugle de la guerre d’indépendance

Cette question, forcément sensible et complexe, de l’engagement d’Algériens contre le projet national, particulièrement au sein d’une paysannerie longtemps magnifiée par l’imaginaire populiste, demeure un point aveugle de la guerre d’indépendance algérienne.
Des témoignages d’officiers rapportent que l’engagement dans les rangs des supplétifs avait été encouragé et organisé par les responsables de l’ALN et on sait aussi que des contingents de harkis avaient rejoint les rangs de la résistance avec armes et bagages.

C’est dire la complexité, la diversité des situations Lire la suite

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