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Témoignage : Instantanés d’une rencontre

Publié le 24/12/2015, par dans Non classé.

Au hasard d’une interview, j’eus à rencontrer et apprécier ce monument de l’histoire, cet homme politique hors pair qu’est Hocine Aït Ahmed. Fin 2003 , à quelques mois de l’élection du 17 avril 2004, les opposants au second mandat de Bouteflika peinaient à se faire entendre, tant le champ politico-médiatique leur était quasiment fermé. Bouteflika voulait passer haut la main, prendre sa revanche et faire oublier le scrutin de 1999 qui l’avait mal élu.

Pour le journal El Watan, il était nécessaire de faire parler Aït Ahmed, alors établi en Suisse, afin de se remettre de ses ennuis de santé et pour prendre du recul après la présidentielle de 2009, qu’il dut boycotter aux côtés de Mouloud Hamrouche, Taleb Ahmed, Djaballah, Mokdad Sifi et Saïd Sadi, tous protestant contre le « jeu politique fermé» par Bouteflika et ses alliés. Comme le quotidien El Khabar eut la même idée, je me retrouvais à Lausanne avec son envoyé spécial pour un entretien à publier dans les deux journaux. Après les précautions sécuritaires d’usage, le président du FFS nous rencontra dans un hôtel du centre.

Il n’avait rien perdu de sa superbe, gabardine beige et large écharpe relevant sa longue silhouette. Il s’enquit de l’evolution politique du pays, visiblement soucieux d’entendre un son de cloche différent de celui de son parti. D’emblée, à une question sur l’élection d’avril 2004, Aït Ahmed, se voulant constructif, proposa un plan : retarder le scrutin et le faire précéder de l’élection d’une Assemblée constitutante. Il dit être prêt à prendre les contacts nécessaires et à rentrer au pays pour se porter garant de la réussite de la transition.

Mais comme d’habitude , il ne fut pas écouté. Bouteflila conserva son élection qu’il « remporta» avec un score brejnevien, renouvelé deux fois, en avril 2009 et en avril 2014. Aït Ahmed avait quand même pris la précaution de dire, dans l’entretien, qu' »il faut cesser de se moquer des Algériens en leur faisant jouer les prolongations dans des sables mouvants». « Loin de rompre le cercle vicieux du système, la présidentielle n’est que l’un des maillons-relais qui pérennisent le statu quo.» Aït Ahmed cachait difficilement qu’il était meutri de voir son pays rater le cours de l’histoire et surtout ne pas être à la hauteur du combat séculaire du peuple algérien et du sacrifice de ses chouhada.

Aussi, il tenait toujours à inscrire son combat dans l’histoire : « On ne répètera jamais assez que seule l’Assemblée nationale constituante élue au suffrage universel en octobre 1963 avait la légitimité pour construire les fondations de l’Etat.» Il n’a jamais digéré le coup d’Etat constitutionnel de 1963 qui eut lieu dans une salle de cinéma de la capitale. Depuis cette date, son combat vise à faire retrouver à l’Algérie sa légitimité constitutionnelle. Si celle-ci n’a pas encore eu lieu, le mot d’ordre de « transition» a fait son chemin. Il est aujourd’hui le principal cap de l’opposition politique. La Tunisie, qui l’a experimenté, a renoué avec le cours de l’histoire.

Pour ses idées, Aït Ahmed fit de la prison, fut banni du pays, mais il resta toujours aux commandes de son parti, le FFS, premier parti de l’opposition de l’Algérie post-indépendance. L’exil fut son royaume, mais son cœur et son esprit n’avaient jamais quitté l’Algérie. Pour supporter cet exil, il se tenait quotidiennement et dans les moindres détails informé par son parti du cours des événements dans le pays. Il intervenait à chaque événement important, interpellant ou fustigeant les autorités du pays. Durant la décennie noire, il chercha à ramener les islamistes à la raison. Pour ce faire, il prit le risque de se couper de la résistance populaire contre eux en participant à la conféreence de Sant’Egidio, aux côtés de Anouar Haddam.

Ce fut une tâche noire dans son action politique, mais il a nié devant nous avoir cherché à dedouaner les islamistes des crimes qu’ ils ont commis durant cette période. Aït Ahmed aimait l’Algerie et il ne se lassait pas d’en parler, tout simplement. Ayant su au cours d’un dîner que j’étais originaire de la région des Ouacifs, il évoqua avec nostalgie ses longues randonnées d’enfance, à vélo, entre cette ville et Aïn El Hammam, sa region natale.

Alors que je lui offrai une boîte de dattes Deglet Nour, il me dit avec malice : « M’as-tu ramené une bouteille d’huile d’olive?» Il me remis une copie d’un texte de 2001 écrit en anglais par un universitaire américian, Matthew Connelly, professeur à l’université du Michigan, intitulé « Rethinking the cold war and decolonisation : the grand strategy of the algerian war fot the independence». Il le jugea pertinent et utile à faire connaître au public algérien. Il me dédicaça un de ses livres paru aux éditions de Minuit en 1964, La Guerre et l’après-guerre. Aït Ahmed n’était pas seulement un leader du mouvement national et un homme politique. C’etait aussi un grand intellectuel, un brasseur d’idées et un visionnaire.

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