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«Tamazight n’a pas atteint le statut de langue officielle»

Publié le 15/03/2016, par dans Non classé.

Kamel Bouamara estime que tamazight n’a pas acquis le statut d’officialité à la faveur de la nouvelle Constitution et que la formulation des articles 3 et 3 bis montre des inégalités entre les langues coprésentes en Algérie. Il invite à un traitement sérieux et scientifique de cette question, loin des débats politiciens et idéologiques stériles.
– Après des décennies de monolinguisme et de tergiversations, tamazight est officialisée. Est-ce le début d’un processus de réparation et de mise à niveau, dont l’aboutissement serait l’égalité entre les langues en usage en Algérie et l’apaisement identitaire ?

Tel que formulé, tamazight est seulement, pour l’heure, inscrite dans la Constitution de 2016. Il est question d’officialisation, donc d’un processus en plusieurs étapes, non pas d’officialité. Par ailleurs, la lecture des articles 3 et 3 bis (et autres) montre on ne peut plus clair des inégalités flagrantes entre les langues coprésentes sur le territoire de ce pays et, par conséquent, entre les locuteurs de ces langues. Restons au niveau de la formulation : il y est dit que tamazight est « une langue nationale et officielle également» et que l’arabe est « la langue nationale et officielle de l’Etat». Si une langue officielle n’est pas celle de l’Etat et de ses institutions, on ne comprend pas bien le sens de cette (co)officialité du tamazight.

Par ailleurs, s’agissant de l’arabe, je crois que les Constitutions successives de la République algérienne démocratique et populaire se réfèrent toutes à l’arabe du Coran, à celui de Dieu (Allah), non à la langue maternelle de beaucoup d’Algériens et d’Algériennes, laquelle n’a jamais été prise en considération, comme si elle ne faisait pas partie du paysage sociolinguistique de l’Algérie. En somme, la Loi fondamentale se réfère plus à Allah qu’aux langues maternelles des Algériens. A cela, il faut ajouter tous les décalages entre, d’une part, ce qui est dit/inscrit dans le corps juridique algérien (dont la Loi fondamentale) et, d’autre part, la réalité du terrain.

Celle-ci nous montre, à titre d’exemple, que tamazight (langue nationale également) est jusque-là enseignée à titre facultatif et à partir de la 4e année primaire, tandis que le français – une langue qui n’a explicitement aucun statut dans le corps juridique de ce pays – est enseigné obligatoirement et à partir de la 3e année. Dans les autres secteurs, tel celui de la Justice, seul l’arabe officiel est admis. Est-ce que toutes ces lois qui imposent l’arabe et l’arabisation tous azimuts, dans ces deux secteurs notamment, seront revues et adaptées à la lumière de la nouvelle Constitution ?

– En faisant prévaloir l’argument de la souche chamito-sémitique commune aux langues arabe et amazighe, certains estiment que, du point de vue technique, la graphie arabe est la mieux indiquée pour la transcription. Est-ce un argument scientifiquement fondé ?
Il convient d’abord de distinguer deux aspects : l’apparentement d’une langue et ses usages et traditions graphiques. Examinons certains cas que nous connaissons. Le perse (l’iranien actuel) est une langue indo-européenne, mais notée en caractères arabes ; au contraire, le maltais, qui est une langue de la famille des langues arabes, est transcrit en caractères latins. Le turc moderne se notait dans les caractères arabes jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Ataturk, au début du XXe siècle. L’anglais, qui est une langue germanique, tout comme l’allemand, s’écrit dans les caractères latins. On peut citer beaucoup d’autres exemples similaires.

Cette question de la notation du tamazight est une chose sérieuse, qui relève de la science (du langage) et de la technique. Ce qu’il y a lieu de faire (et pas seulement de dire !), c’est, je l’espère, l’aborder de manière sérieuse, scientifique et objective. Par le biais d’une certaine presse écrite et autres médias audiovisuels qui manquent de professionnalisme, d’éthique (professionnelle), voire de morale, on a assisté jusque-là à des monstruosités, à des absurdités : sur cette question de la « transcription de tamazight», on a ouvert le débat au public tous azimuts (politiques, hommes de culture et de sciences).

J’ai lu des contributions émanant de socio-anthropologues, pourtant renommés, qui « proposent» la graphie arabe pour transcrire le tamazight, alors qu’ils ne sont même pas locuteurs de cette langue et ignorent tout de celle-ci, jusqu’à sa phonétique ! Il convient donc de dépassionner le débat coûte que coûte. On ne le dira jamais assez : l’heure n’est plus à la « transcription» de tamazight, mais à sa normalisation-standardisation, à sa prise en charge réelle et effective, à sa promotion dans la société.

Par ces débats politiciens et idéologiques, on a voulu faire croire que les trois systèmes graphiques (latin, arabe et tifinagh) sont au même niveau, sur un même pied d’égalité dans cette opération de « transcription du tamazight», alors qu’il n’en est rien ! La réalité du terrain nous montre au contraire que, dans les systèmes graphiques à base latine seulement, il y a une réelle tradition de notation et d’écriture de tamazight, qu’il y a un processus de standardisation, long et lent, dont le début remonte au milieu du XIXe siècle.

Cette fausse « égalité» des systèmes graphiques qu’on nous propose aujourd’hui vise à faire table rase du passé, lequel est riche d’expériences variées qui ont toutes porté sur la standardisation de tamazight sur cette base (latine). Ne doit-on pas capitaliser toutes ces expériences du passé pour aller de l’avant ? Là n’est vraiment pas une vue de l’esprit, mais une réalité concrète du terrain ! Il suffirait de le faire parler pour s’en convaincre. En somme, on nous propose un nivellement par le bas !

– Estimez-vous utile la création d’une académie, tel que prévu dans la nouvelle Constitution ?

Je ne sais si la création d’une académie est vraiment nécessaire pour aménager le tamazight (toutes variétés confondues).
Théoriquement, il y a bien des langues de par le monde qui ne sont pas passées par le cadre académique pour être aménagées et standardisées. C’est le cas de l’anglais, par exemple.

La création de ce cadre institutionnel et étatique est à double tranchant. Il pourrait être « positif» ou « négatif» pour la réelle promotion de la langue en question. J’espère que le politique ne prendra pas le dessus sur le scientifique Lire la suite

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