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Smaïl Goumeziane. Economiste, historien et spécialiste de la Méditerranée «Les mouvements extrémistes et djihadistes ne sont pas le produit de l’islam mais celui de l’époque et de ses tensions»

Publié le 18/07/2016, par dans Non classé.

Votre livre L’islam n’est pas coupable, paru aux éditions EDIF2000, est un véritable plaidoyer qui casse bien des clichés sur l’islam et les musulmans, développés en permanence par certains milieux politiques, notamment en Occident, et par certains médias Mainstream qui continuent de traiter la violence terroriste du seul point de vue « islamique». Pourquoi et comment s’est manifesté ce besoin de « défendre» l’islam ?

Je savais, depuis longtemps, que l’islam était au cœur d’enjeux politiques, économiques et sécuritaires. Depuis quelques années, il est désormais au cœur des conflits mondiaux. Pis, il en est devenu le principal accusé, pour ne pas dire le seul, de tous les crimes commis.

Au point que dans la sphère politico-médiatique occidentale, de nombreux et prétendus « spécialistes» assènent quotidiennement et à qui veut l’entendre que cela n’a rien d’exceptionnel, puisque l’islam, dans ses textes fondateurs, serait « congénitalement» violent, raciste et même sexiste. Frappés d’une amnésie sélective à grande échelle, ces « experts» prononcent ainsi leur verdict sans véritable justification, lui préférant le mensonge outrancier et même le recours à l’insulte.

En un mot, selon tous ces faiseurs d’opinion, toutes les violences terrestres n’auraient qu’une seule origine : l’islam. Ce faisant, ces « spécialistes» propagent la peur au sein de populations déjà fortement éprouvées au quotidien par toutes sortes de violences politiques, économiques et sociales. Pour finalement jeter l’opprobre et l’anathème sur toute ou partie de la « communauté musulmane» mondiale. Au lieu de chercher la paix dans la tolérance et le respect communs, ils poussent chaque jour davantage au fameux « choc des civilisations» cher à Huntington.

Face à cette stratégie du mensonge, du dénigrement, de la haine et de la confrontation, et au silence assourdissant, voire à la connivence, de bien des intellectuels musulmans, il était difficile de se taire. Il fallait un autre discours, sur le seul registre qui vaille : celui de la paix, de la tolérance et de la liberté. Il me fallait donc participer, à ma manière, à ce « débat interdit» tant par ces juges autoproclamés d’un nouveau genre, que par les terroristes eux-mêmes, leurs idéologues et leurs mandataires.

Afin de témoigner, en mon âme et conscience des valeurs réelles de l’islam, de son histoire et des violences qui lui ont été infligées depuis des siècles, de l’intérieur et de l’extérieur de la communauté, pour de multiples raisons politiques, économiques et sociales et pour arriver à cette connaissance, je m’en suis remis, avec raison, à mes certitudes comme à mes doutes, à ma propre capacité de jugement comme à mon libre arbitre. Pour cela, j’ai fait aussi appel à mon expérience personnelle, professionnelle et politique du monde musulman et plus largement du monde des citoyens. En bref, du monde des humains.

En ayant recours au meilleur des instruments : la connaissance. Pour en partager, à travers ce livre, les fruits de façon critique, sereine et non dogmatique avec le plus grand nombre. Pour autant, ce livre n’est, bien entendu, pas toute la vérité, même s’il essaie, à sa mesure, de s’en rapprocher. Car, les musulmans le savent, la vérité n’appartient qu’à Dieu, et toute connaissance humaine est relative.

On parle souvent de politisation de l’islam comme principale cause de l’apparition de mouvements extrémistes en son sein. Il se trouve pourtant que la démarche du Prophète Mohamed, au début de la Révélation, n’a pas manqué de substrat politique, notamment dans la façon d’attirer les chefs de Qoreïch à la nouvelle religion ou de résister à leurs attaques …

En effet, l’examen historique permet de conclure qu’aussi bien l’islam que les musulmans sont, depuis la mort du Prophète Mohamed en 632, et sur fond de violences multiples, victimes d’un triple piège : celui d’un dogme religieux des plus rigides, construit et imposé par des « savants», sous la contrainte des pouvoirs politiques des différents empires musulmans ; celui d’autoritarismes politiques, en lutte permanente pour le pouvoir et pour des intérêts égoïstes bassement terrestres et matériels ; celui d’un système capitaliste qui, depuis ses origines esclavagistes jusqu’à sa mondialisation, en passant par sa forme coloniale, s’est imposé de manière violente à bien des pays, dont ceux du monde musulman.

A l’origine, en termes politiques, l’action la plus fondamentale du Prophète fut, sans conteste, « le Pacte ou la Constitution de Médine», — la première Constitution de l’histoire —, qui assura, par la négociation et le compromis avec toutes les composantes de la société médinoise, la défense de la nouvelle religion contre les agresseurs polythéistes mecquois, pour finir par une victoire éclatante par la non-violence lors du retour à La Mecque.

Cependant, dès sa mort, et progressivement, il ne fut plus question de défendre l’islam par la persuasion, la négociation et le compromis, mais de le mettre au service du politique à des fins de consolidation et d’expansion du pouvoir terrestre, souvent dynastique. De ce point de vue, la période des quatre premiers califes « bien guidés» est essentielle en ce qu’elle traduit la transition progressive du « pouvoir politique tribal» vers le « pouvoir politique califal».

Un pouvoir d’autant plus difficile à mettre en place qu’aucun mode d’organisation politique n’est concrètement défini par la révélation ou même par Mohamed, si ce n’est avec la « Constitution de Médine».

Par rapport au tribalisme et à son mode de gouvernance, la période des quatre premiers califes montre que la rupture avec celui-ci fut surtout affaire de religion. D’un point de vue religieux, la victoire du monothéisme sur le polythéisme est évidente. Mais, contrairement à la révolution religieuse qu’entraîne la Révélation, le changement politique et économique, moins profond, se réalise sans rupture fondamentale avec le tribalisme.

Sous couvert de défendre l’islam et d’en assurer l’expansion, on laissa perdurer trois éléments fondamentaux du tribalisme : les successeurs de Mohamed sont tous membres influents de la tribu Qoreïch (la fameuse assabiya) ; les rivalités, la guerre et la violence, y compris entre tribus désormais musulmanes, — mais d’ethnies diverses, d’écoles juridiques multiples, de rites divergents et de courants théologiques rivaux et plus ou moins instrumentalisés par le politique —, caractérisent l’empire émergent, surtout après le coup de force de Muawiya contre Ali ; l’économie de butin reste essentielle pour assurer la pérennité du Lire la suite

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