formats

Raïs : briques rouges et noces de sang

Publié le 27/08/2017, par dans Non classé.

Il y a 20 ans, jour pour jour, c’était l’horreur à Raïs, bourgade agricole de la banlieue de Sidi Moussa, à 25 km au sud d’Alger. Dans la nuit du 28 au 29 août 1997, des hordes du GIA ont fondu sur le village et l’ont sauvagement mis à sac. Ils ont transformé les mariages en carnages, et les circoncisions en infanticides. La boucherie de ce jeudi noir avait fait plus de 300 morts, des femmes et des enfants pour la plupart. Une nouvelle cité de plus de 12 000 âmes a émergé depuis de ces vergers bétonisés, dont beaucoup de nouveaux résidents qui ont pris la place de ceux qui ont fui le village et ne sont plus revenus, cédant leurs biens au rabais. Récit d’une résurrection difficile, 20 ans après la fin du monde…
Alliche Aïcha, Slimani Narimane, Bekari Hiba, Bekari Allel, Bilal Sarah, Seghir Rabah, Sebti Sabrina, Djaknoun Manal, Nennouche Madina, Nennouche Zahida, Karkar Walid, Bouchiouane Abdennour, Bekari Ayoub, Bekari Khadidja, Zouahra Khadidja, Zouahra Radhia, Boumamchi Moussa, Aouiter Messaoud, Seghir Mohamed, Nessakh Sid Ahmed, Sebti Imène, Ferrah Meriem, Bilal Abdelkader, Gourabi Ishak. 24 noms.

24 petits anges ravis sauvagement à la vie. Ils figurent sur une plaque commémorative dressée au sein d’une école primaire à Raïs (l’école Raïs I), quartier martyr de la banlieue de Sidi Moussa, et dont l’évocation fait fatalement penser au massacre de sinistre mémoire perpétré par les hordes du GIA dans la nuit du 28 au 29 août 1997. Lourdement armés, les uns de « kalachs», les autres de haches et de longs couteaux, ils ont débarqué par dizaines à bord de camionnettes avant de fondre sur les villageois.

La boucherie de cette nuit dantesque avait fait plus de 300 morts. « Cette liste ne comprend que les élèves de cette école qui ont été victimes du massacre», précise Younès Bekari, le gardien de l’école. « Mes neveux sont sur cette liste ; il y a les enfants de mon frère et de ma sœur», lâche-t-il. De fait, les défunts Hiba, Khadidja, Allel et Ayoub portent le même patronyme que lui : Bekari. C’est l’une des familles les plus touchées durant la nuit terrifiante du grand massacre. « Certaines familles ont été touchées plus que d’autres.

Il y en a qui ont perdu 40 membres, d’autres 20, d’autres 15…», affirme Younès, avant de lancer d’une voix sereine : « Finalement, on a fait des enfants à notre tour qui nous ont consolé de la perte de nos parents. T’bedlet edenya. Les temps ont changé. Allah yerhamhoum kamel.» Younès nous apprend pudiquement, dans la foulée, qu’il a perdu ses parents lors de cette même attaque terroriste. « Ils ont été tués cette nuit-là avec les autres. Moi, je n’étais pas là.

J’étais banni du village. J’avais passé mon service militaire de 1993 à 1995 et quand j’ai fini mon armée, je ne pouvais plus revenir, j’étais menacé. Ce n’est qu’en 1999 que je suis rentré au bercail», confie-t-il. Et de reprendre en désignant la plaque de marbre : « S’ils avaient vécu, ces enfants auraient eu aujourd’hui la trentaine.» Lui-même est père de trois enfants. « Aujourd’hui, Raïs se porte très bien, Elhamdoulillah. La sécurité est le bien le plus précieux. Puissent nos enfants vivre en paix, qu’ils profitent de la vie et ne connaissent pas les tourments que nous avons connus», prie-t-il, le regard flottant dans le vide.

L’année de toutes les fins du monde

Le massacre de Raïs, faut-il le souligner, même s’il constituait un pic d’atrocité de par son ampleur dans la guerre menée par le GIA contre le peuple, n’était pas un fait isolé. Depuis le début du terrorisme, des tueries de masse étaient commises. Il ne se passait quasiment pas de jour sans que la barbarie intégriste ne fauche son lot d’innocents, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Cette année 1997 était particulièrement sanglante. Parmi les massacres de population les plus saillants commis cette année-là : le 4 janvier 1997, 16 personnes sont tuées à Benachour (Blida).

Le 17 janvier : 43 citoyens sont assassinés à Sidi Abdelaziz, près de Beni Slimane (wilaya de Médéa). Le 3 avril : plus de 50 personnes sont exécutées au village Thalit, à proximité de Ksar El Boukhari (wilaya de Médéa). Le 21 avril : 120 personnes sont massacrées à Haouch Boughlaf, dans la commune de Bougara. Le 16 juin : 48 citoyens sont assassinés à Dhaiat Labguer (wilaya de M’sila). Le 27 juillet : 36 personnes sont décimées au quartier Si Zerrouk (commune de Larbaâ). Le 2 août 1997 : plus de 100 personnes sont massacrées à Oued El Had et à Mzaourou (wilaya de Aïn Defla). Le 20 août : carnage à Souhane, près de Tablat, faisant 60 morts. Le 26 août : 64 personnes sont tuées au douar Beni Ali, près de Chréa (wilaya de Blida)…

Et le 28 août 1997 survint le massacre de Raïs qui sera suivi quelques jours plus tard, le 5 septembre exactement, par un autre massacre de masse : celui de Sidi Youcef (Beni Messous), qui a fauché 87 personnes. Le 20 septembre 1997 : plus de 50 citoyens sont assassinés dans une attaque terroriste à Béni Slimane (Médéa). Et le 22 septembre 1997, c’est l’horreur à Bentalha. Plus de 400 morts. Une année moche. Epouvantable. L’année de toutes les fins du monde. Chaque jour, une hécatombe. Un village entier décimé. Des bourgs entiers effacés de la carte.

L’écrasante majorité de ces massacres, faut-il noter, n’ont pas laissé de trace « urbaine». Pas le moindre mémorial. Pas même une stèle, une plaque commémorative comme à l’école Raïs I. D’où le caractère précieux de cette feuille de marbre solitaire debout près d’un olivier et continuant à répondre « PRéSENT !» lorsque les noms de Aïcha, Hiba, Sarah, Rabah, Manal, Walid, Madina… sont scandés à l’école des Anges. Oui, il faut avouer que cela fait chaud au cœur de voir qu’on se souvient d’eux, ces tendres chérubins, et qu’on les porte affectueusement « à bras-le-cœur».

« Comment Djeddou est mort ?»

Younès ne comprend toujours pas la logique des assassins de ses parents, leur mobile, si ce n’est la banalisation Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Home Non classé Raïs : briques rouges et noces de sang
Facebook Twitter Gplus RSS
© Radio Dzair