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Rabeh Sebaa : « Les départs massifs vers l’étranger sont le meilleur indice de la mise à l’écart délibérée des compétences »

Publié le 14/03/2016, par dans Non classé.

Dans cet entretien accordé à ElWatan.com, Rabeh Sebaa, professeur d’anthropologie culturelle et linguistique, sociologue-essayiste analyse que dans notre pays » la compétence ne s’accommode pas des entorses qu’impose le recours à la maarifa (favoritisme) et à la corruption et c’est pour cela que sa place est  » scandaleusement marginale…

268 000 cadres algériens sont déjà installés ailleurs. Quelle est justement la place de la compétence dans notre pays?

Scandaleusement marginale. Car elle ne s’accommode pas des entorses qu’impose le recours à la maarifa et à la corruption. Et c’est précisément pour ces raisons qu’il n’est que rarement fait appel à des profils de compétence, perçus comme des gêneurs ou des empêcheurs de tourner en ronde autour des prébendes. Dans la mesure où souvent la compétence se conjugue avec un minima de déontologie et d’éthique. C’est-à-dire les deux ennemis jurés de la marifa et la corruption. Les départ massifs vers l’étranger, qui se sont accélérés ces dernières années, sont le meilleurs indice de la mise à l’écart délibérée et de plus en plus généralisée des compétences nationales dans tous les domaines.

Pouvez-vous nous dire à quel point est répandue la « Maarfia » dans notre pays qui est en opposition avec la compétence?

La notion de maarifa ou de aarf, qui signifie littéralement connaissance, fait partie intégrante, au moins depuis quatre décennies, du champ sémantique sociétal algérien. Si aux premières années de l’ indépendance les notions de frères et de sœurs, y compris dans les discours officiels, ont longtemps prévalu, elles ont été progressivement remplacées par la notion de maarifa et de aarf qui ont connu une généralisation impressionnante. Cette généralisation est consécutive au délitement des fondements institutionnels du lien social. Qui n’a jamais trouvé ses voies et moyens de consolidation. Le caractère ou la dimension nationale de la maarifa est la mesure indicielle de la déliquescence des institutions de socialisation et de régulation à l’échelle de toute la société algérienne.

D’où nous vient la culture ou la dé-culture de la maarifa?

Forme altérée du beniâamisme, littéralement cousinisme ou cousinage, fondée originellement sur le lignage et les rapports de sang, la maarifa s’est élargie à d’autres groupes sociaux, dépassant les bornes de la parenté ou de la proximité. Limitée au départ aux sphères d’échanges de la quotidienneté, elle s’est progressivement élargie aux espaces institutionnels où elle constitue, à présent, une balise incontournable. Même pour des opérations ou des actes qui ne nécessitent pas forcément un recours à la maarifa. Y recourir est devenu un trait mental.

N’y a-t-il pas un certain tribalisme dans notre façon de penser d’où cette tendance incroyable à tout faire surtout pour le travail pour passer par la « maarifa? »

Rappelez-vous la rapide résurgence de la notion de aarouch, qui a vite supplanté la notion de société civile ou d’opposition dans les événements de Bejaia. Ou encore les tentatives de tribalisation du drame ghardaoui. Il existe donc un fond de tribalité rampante prêt à rebondir. Cette dernière a été utilisée même pour des élections ou des représentations nationales à tous les niveaux. Dans ce cas de figure l’appartenance tribale se confond avec la maarifa. Le fils de la tribu devient un aarf. Et l’adage consacré est invariablement :  » El aarf khir men talef qui signifie le connu est préférable à l’inconnu. Quand elle est chargée de négativité, la maarifa devient synonyme de piston ou de passe droit. Pour ceux qui n’y accèdent pas. Mais pour ceux qui en bénéficient, elle dans l’ordre des choses, elle est de l ordre du naturel. Même aux yeux de la société aider un parent ou un proche à trouver un travail ou à être recruté, même s il ne possède pas le profil de ce poste, est choses  » normale la normalité ici fait office d’accoutumance.

Comme vous l’avez cité plus haut, Maarifa et corruption: Y a-t-il un lien entre les deux?

La corruption s’est greffée sur la maarifa avant de la supplanter. A telle enseigne que aarf est devenu synonyme implicite de corrompu. Il existe à présent un jumelage serré entre maarifa et corruption. Une démocratisation effrénée de la corruption, qui a gagné même les petites prestations ou des services minimes, tels que les imprimés administratifs qui s’acquièrent chez le buraliste du coin, lui-même aarf de l’agent qui vous le recommande. Cette corruption fondée sur la maarifa fait écho à une corruption d’Etat (Autoroute, Sonatrach….) devenue l’archétype sociétal de la rapine officielle. Cette banalisation de la corruption d’Etat a libéré la corruption ordinaire en la confortant. Dans l’imaginaire collectif, la corruption ordinaire est moindre mal, voire un petit mal qui fait du bien au jour le jour, comparée à la corruption d’Etat qui ruine l’économie nationale et qui ne connait plus de limites. La société algérienne, est, de toute évidence, partie prenante dans la consécration du couple marifa-corruption, par son insoutenable déficit d’indignation. Lire la suite

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