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Que peut l’art face à la barbarie ?

Publié le 05/03/2016, par dans Non classé.

Comment traiter esthétiquement les violences de masse ? Comment dire l’horreur sans détruire le signe quand le cri apparaît comme la seule forme d’expression possible ? Qu’est-il attendu de l’artiste en termes de « travail de mémoire», dans le temps post-traumatique ?
Que peut apporter la fiction à un réel abîmé, dévasté ? Bref, que peut l’art face à la barbarie ? Des questionnements qui reviennent immanquablement chaque fois que l’art, l’artiste, sont confrontés à la violence extrême, avec son lot de stupeur et de sidération.

En 2002, à un moment où l’on commençait à peine à sortir la tête de l’eau, du bain de sang plutôt, la revue Naqd mettait le pied dans le plat en élaborant un numéro audacieux (le numéro 17), piloté par l’historien Daho Djerbal et la critique d’art Nadira Laggoune, sous le titre : « L’Esthétique de la Crise». « Ce numéro est complètement épuisé sous sa forme papier. Et c’est un indicateur sur le fait qu’il a rencontré un public et a eu une résonance dans la société», relève Daho Djerbal.

En 2006, une première rencontre fut organisée à l’Espace Noûn autour de cette problématique, réunissant critiques, historiens de l’art et artistes en présence de Fouad Asfour, représentant de Documenta 12. En 2010, un atelier s’est tenu cette fois sous les auspices du Centre diocésain des Glycines pour débattre de ces mêmes questions. L’atelier était encadré par Marie-José Mondzain, Soko Phay-Vakalis et Emmanuel Alloa, figures majeures de la pensée philosophique et esthétique contemporaine, avec la participation de l’artiste-peintre et bédéiste cambodgien Séra.

Création post-traumatique

Et voilà que la revue Naqd relance le débat dans la lignée des deux premiers en organisant, du 25 au 27 février derniers, en partenariat avec l’AARC, des journées d’étude sur le thème : « La production esthétique dans les sociétés en crise». Conférences, workshops, projections de films, vidéos, exposition… ces rencontres, abritées par la villa Abdeltif, avaient le mérite de multiplier les supports et les formats, toujours avec l’idée de poursuivre cette réflexion autour des traumas collectifs en croisant pensée critique et pratiques artistiques. Huit artistes ont été retenus (après appel à candidature) pour participer à ces journées, en l’occurrence : Ammar Bouras, Nawel Louerrad, Sofiane
Zouggar, Fella Tamzali Tahari, Yahia Bourmel, Lamine Sakri, Fethi Hadj Kacem et Drifa Mezenner.

Côté « encadrants», nous retrouvons Marie-José Mondzain et Soko Phay. Pour rappel, Marie-José Mondzain est philosophe, spécialiste du rapport aux images. Elle est l’auteure, entre autres, de L’image peut-elle tuer ? (Bayard, 2002) et de Homo Spectator (Bayard, 2007). Soko Phay, quant à elle, est maître de conférences au Département d’arts plastiques de l’université Paris 8, spécialiste en esthétique de l’image et crimes de masse. Elle a beaucoup travaillé sur la relation entre production artistique et génocides, en particulier le génocide rwandais (à travers l’œuvre d’Alfredo Jaar) et le génocide cambodgien. Notons également la précieuse contribution de Nassima Metahri, pédopsychiatre, chef de service à l’hôpital Frantz Fanon de Blida.

« Le principe de ces journées d’étude est de s’interroger sur l’étroite relation entre histoire du temps présent et création, entre témoignage et fiction autour du travail des artistes qui, aux prises avec les manifestations de la violence extrême, les génocides et les massacres du siècle, ne conçoivent plus l’œuvre comme un ‘‘document » du passé, mais comme une ‘‘trace », elle-même susceptible d’une reprise, dans une réécriture créatrice», peut-on lire dans un texte de présentation de ce cycle de réflexion.

« Toutes les sociétés sont en crise»

Ces rencontres étaient structurées en trois temps forts. D’abord une conférence « semi-publique» donnée par Soko Phay le jeudi 25 février à l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger sous le titre : « Images manquantes et paysages hantés». Centrée sur le travail des artistes cambodgiens et le génocide perpétré par les Khmers rouges, cette conférence a permis de baliser judicieusement le débat (voir notre compte rendu : http://www.elwatan.com/actualite/esthetique-du-choc-27-02-2016-315308_109.php). Dans la matinée de vendredi, un atelier à huis clos s’est tenu à la villa Dar Abdeltif entre les artistes et les chercheurs invités.

Ce format avait pour souci de permettre aux artistes d’avoir un vrai temps de parole, pour eux, en vue d’échanger autour de leurs processus créatifs en bénéficiant de l’apport conceptuel des universitaires qui eurent à encadrer ces journées. Le samedi 27 février, la discussion s’est prolongée, toujours à la villa Abdeltif, autour de projections filmiques proposées par Marie-José Mondzain et Soko Phay, tandis que Nassima Metahri développait une démarche analytique, diapos à l’appui, sur les traumas à partir de dessins d’enfants témoins d’actes terroristes (voir encadré). En parallèle, des œuvres visuelles des artistes participant à ces rencontres étaient exposées pour donner à voir quelques-unes de leurs créations et la façon dont elles résonnent avec notre mémoire tourmentée.

Vendredi après-midi, à l’occasion d’un débriefing autour de ces échanges, Daho Djerbal a mis l’accent sur l’importance de « mettre des mots» sur les plaies, « et ces mots n’étaient pas évidents». « On est passé de quelque chose qui est de l’ordre d’un vécu traumatisant à une façon de le traduire», a-t-il souligné. Pour l’auteur de L’organisation spéciale de la Fédération de France du FLN (éditions Chihab, 2012), le fait traumatique est de l’ordre du « refoulé» et de « l’indicible» et opère comme un « point aveugle dans la mémoire». Daho Djerbal part du postulat que le travail des artistes, quel que soit leur médium, « est en quelque sorte le travail de la société».

« Et l’intérêt de cette rencontre, c’était de se concentrer en un moment, en un lieu, et là vont naître un certain nombre de notions, de conceptualisations, qui vont nous permettre de continuer la pensée, d’ouvrir une perspective». Le directeur de la revue Naqd constate : « Toutes les sociétés sont en crise». « Il y a des sociétés qui connaissent ces moments d’antagonisme et de passage à la violence extrême dans la longue durée. Et c’est malheureusement l’une des caractéristiques de l’Algérie.

Que nous en soyons conscients ou pas, la société algérienne, nord-africaine plus généralement, a connu depuis le XIXe siècle des périodes de crises permanentes, avec l’usage de la violence comme fait ordinaire. Cela veut dire que la violence est passée dans la culture, à tel point que Lire la suite

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