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Pédiatrie : Le désespoir d’un médecin

Publié le 02/09/2016, par dans Non classé.

Matériel mal géré, personnel démobilisé, petits arrangements avec les normes de l’OMS. Un pédiatre en poste pendant trois ans dans un hôpital du centre du pays raconte son quotidien fait d’improvisations et ses moments de désespoir face aux vies perdues qui auraient pu être sauvées.
Aujourd’hui, je m’en vais. C’est mon dernier jour dans cet hôpital où je dirige depuis trois ans le service de pédiatrie. Je ne sais pas pourquoi je suis triste, si c’est pour les enfants que je laisse à leur sort ou pour l’avenir de mon pays. Sans doute un peu les deux. Les patients savent que le secteur est défaillant, mais ils ne savent pas qu’en coulisses, la situation est bien pire qu’ils ne l’imaginent. Il est communément admis que les hôpitaux manquent de moyens.

Après trois ans passés dans cet établissement de taille moyenne, au centre du pays, je suis convaincu du contraire. Les moyens ne manquent pas. Mais l’argent est mal géré et surtout les défaillances humaines sont au moins aussi importantes et ont au moins autant d’impact que les lacunes matérielles. L’établissement dans lequel je travaille n’est pas un CHU et surtout, nous ne sommes pas à Alger. Du coup, les chefs de service ne sont pas des professeurs mais des médecins qui se considèrent de passage, donc peu impliqués.

Personne de normalement constitué –même très désireux de faire quelque chose pour la santé dans son pays– ne peut décemment souhaiter évoluer dans une telle gabegie. A la différence des hôpitaux de la capitale, où les directeurs sont en général des administratifs qui n’ont aucun pouvoir sur les chefs de service, ici, les médecins travaillent sous l’autorité de la direction. Là où je suis, le directeur est presque Dieu sur terre. Son hôpital ne va pas mieux pour autant. Le service des maladies infectieuses n’a même pas de laboratoire de microbiologie où isoler une bactérie.

En gros, il ne nous est pas possible de savoir quelle est la bactérie à l’origine d’une infection. C’est un peu comme aux dés : dans le meilleur des cas, on traite au hasard et ça marche. Mais il arrive que les résultats des analyses soient faux et que je perde un enfant. J’ai même perdu plein d’enfants comme ça. Ou alors, j’arrive trop tard pour qu’il puisse avoir une vie normale. Ma chambre de garde se trouve au-dessus du service des urgences.

Impuissance

Les nuits d’hiver, quand on m’appelle, alors que je suis censé arriver dix minutes avant un accouchement, j’arrive dix minutes après. Le temps de l’intubation et l’oxygénation –il y a un seul appareil pour toutes les femmes qui accouchent– l’appareil qui enregistre l’activité cardiaque du bébé, le nouveau-né est déjà un légume. Si un prématuré ou un nouveau-né malade nécessite d’être transféré en urgence de la maternité à la néonatalité en pédiatrie, je dois traverser avec lui l’hôpital et… le jardin de l’hôpital, où en hiver, nous affrontons la neige ou les températures négatives. Qu’importe que l’hypothermie soit un des premiers dangers qui menacent la vie du bébé.

De manière générale, il n’y a pas assez de pédiatres. Certaines nuits de garde, je ne peux pas procéder correctement à une réanimation de nouveau-né, car je suis seul là où j’aurais besoin d’un autre pédiatre et de deux aides. Depuis un an, nous n’avons plus de gynécologue. Avant, il y en avait un qui venait dans le cadre du service civil. Moi, je reste seul avec un paramédical mal formé. Il y a des soirs où je suis gagné par le désespoir, un sentiment d’impuissance et de solitude. Le plus difficile, c’est de se dire qu’en trois ans, rien n’a évolué.

Prenons un exemple parlant, celui de la CRP, analyse de sang permettant de prouver qu’il y a une inflammation, une analyse de base pour un hôpital : quand je suis arrivé, j’ai appris qu’il y avait des jours où la CRP était disponible, d’autres pas. Trois ans plus tard, c’est toujours la même chose. Pour examiner un nouveau-né, j’en suis encore à demander du savon. Y compris quand les infirmières sont arrivées avant moi. J’en déduis donc qu’elles ont procédé aux premiers examens sans s’être lavées les mains.

Cela ne les dérange pas. Enfin, je relativise quand je vois la femme de ménage poser sa serpillière pour distribuer les pains au chocolat du petit-déjeuner. Il y a tout de même des jours où je me demande si le personnel paramédical de mon service est vraiment formé, tellement il est incompétent. Les infirmières avec lesquelles je travaille, à quelques exceptions près, sont incapables d’évaluer la gravité d’une situation. On sait pourquoi. La plupart d’entre elles ne sont pas sorties des écoles paramédicales mais des centres de formation professionnelle qui forment les aides-soignants.

Elles ne sont donc pas infirmières mais aides-soignantes. Dans le quotidien, qu’est-ce ça donne ? Si un malade arrive à l’hôpital, et si je ne suis pas dans le périmètre, elles sont incapables de faire correctement les premiers gestes –prendre la tension, la fréquence cardiaque, etc. Pire, j’ai remarqué qu’en trois ans, le personnel est resté complètement imperméable au changement.

Toxoplasmose

Les radios des patients m’arrivent toujours sans nom, alors que c’est une des premières consignes que j’ai données à mon arrivée. Je me sens seul. Ce n’est pas le cas du personnel de l’hôpital et des patients, qui eux, vivent et travaillent en compagnie de chats qui ont élu domicile dans l’hôpital. Ils s’y trouvent assez bien pour s’y reproduire, car chaque année, je vois passer quatre portées de chatons. Ils sont là, dans le couloir. Un jour, j’en ai surpris deux qui dormaient dans un berceau, dans une salle d’isolement destinée à accueillir les malades nécessitant d’être isolés, car fragiles ou immunodéprimés.

Je l’ai déjà signalé. En vain. Personne ne veut comprendre qu’un chat véhicule la toxoplasmose, une des maladies les plus redoutées pour un nouveau-né. Un chat, instinctivement attiré par l’odeur du lait régurgité, pourrait très bien s’asseoir sur un nourrisson et l’étouffer. Avec le même matériel et de meilleures conditions d’hygiène, on obtiendrait pourtant de meilleurs résultats. Quand j’ai Lire la suite

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