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«Les nouveaux mécanismes de protection du pluralisme masquent des dérives autoritaires»

Publié le 11/06/2016, par dans Non classé.

Près d’un quart de siècle après le premier printemps démocratique dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient, la politologue Myriam Aït-Aoudia reconstitue le processus de l’effondrement du régime du parti unique et l’instauration du pluralisme politique qui a vite « mal tourné».

Dans son livre L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992), elle interroge les acteurs politiques et militaires de l’époque, elle décrypte les dynamiques en marche, elle questionne les nouvelles règles du jeu pour tirer les leçons d’une expérience riche, bouleversante et tragique. Dans cet entretien, elle nous livre quelques clés pour comprendre la « singularité algérienne». Pour l’auteur, « l’Algérie a été un précurseur dans le Monde arabe».

Dans votre livre L’expérience démocratique en Algérie (1988- 1992), vous analysez le processus de vacillement du système du parti unique qui a laissé place au multipartisme. L’issue tragique de ce court processus était-elle inévitable ?

Non, l’issue tragique de ce court processus démocratique n’était pas inévitable. Je montre dans mon livre que, contrairement à ce que des précédents travaux affirment, personne ne maîtrisait la situation.

Aucun acteur — y compris l’armée, la Présidence, le FLN ou le FIS — n’a été en mesure de contrôler le déroulement de la compétition politique et électorale et d’en prévoir l’issue.

Les résultats de l’enquête que j’ai réalisée (entretiens et archives) auprès des divers acteurs, dans la sphère institutionnelle, à la tête de l’armée et auprès des principaux partis sont sans ambiguïté. Je démontre, par exemple, que la direction de l’armée n’a pas toujours été en mesure d’imposer ses vues, notamment en 1990 et début 1991, mais aussi que les options étaient hétérogènes au sein même de l’Exécutif et du FLN.

Lorsque l’on reconstitue la séquence historique, on se rend compte que personne n’a pu prévoir les résultats des élections et imaginer l’arrêt du processus électoral et la guerre qui a suivi. J’insiste dans mon livre sur cette incertitude, mais aussi sur les bricolages de la construction démocratique, car sans cela, on ne peut pas comprendre ce qui s’est réellement passé.

Des analystes soutiennent – a priori et a posteriori – que l’Algérie dans sa configuration de l’époque n’était pas suffisamment préparée pour amorcer un processus démocratique. Le printemps démocratique algérien était-il à ce point prématuré ?

Cette question est en effet centrale. Peut-on, doit-on se préparer à une transition démocratique ? Si oui, comment ? L’histoire politique mondiale montre que les changements de cette ampleur sont, le plus souvent imprévisibles, soudains et non anticipés par les différents acteurs politiques. J’aborde cette question de façon particulière, par le biais de la notion d' »apprentissage politique».

Lorsqu’intervient un changement politico-institutionnel qui remet en cause les fondements d’un régime autoritaire, il s’agit de savoir comment les acteurs institutionnels et les nouveaux acteurs politiques gèrent ces transformations, comment s’y adaptent-ils.

Dit autrement, il importe de comprendre comment les parties prenantes construisent, ensemble et de manière conflictuelle, un jeu pluripartisan, alors que personne n’a une expérience préalable du pluralisme partisan. C’est là que l’enquête empirique est fondamentale. J’ai rencontré des ministres, des généraux, des fondateurs du FIS, du RCD, du FFS, de hauts fonctionnaires, etc. J’ai dépouillé diverses archives et plusieurs organes de presse.

Cette enquête m’a permis de rendre compte des modalités par lesquelles chacun de ces groupes a participé au nouveau jeu politique pluraliste, alors que personne n’en avait l’expérience.

Cet apprentissage politique repose sur plusieurs éléments : la culture politique de chaque groupe, ses savoir-faire préalables, ses conceptions du monde, mais aussi une forme de mimétisme, d’imitation mutuelle. Il se caractérise par des bricolages et beaucoup d’incertitude.

C’est un point central, absent des précédents travaux académiques qui, au lieu de décrire les modalités concrètes du changement de régime, se focalise sur les responsabilités politiques pour les uns, les militaires, pour les autres le FIS. La démocratisation algérienne n’était pas prématurée, elle a été une extraordinaire expérience d’apprentissage démocratique.

La terrible guerre qui a suivi n’élimine pas la démocratisation inédite de 1988-1992. Durant cette période, l’effervescence mobilisatrice a été sans égale, et reste à ce jour inégalée. L’Algérie a été un précurseur dans le Monde arabe.

Quelles sont les forces politiques qui ont tiré profit de l’avortement du processus démocratique ?

Pour répondre à votre question, je dois d’abord préciser ce que recouvrent les termes que vous utilisez : « avortement du processus démocratique». C’est extrêmement intéressant et complexe.

Qu’est-ce qui a avorté exactement ? Apparemment, c’est le processus électoral démocratique dans sa globalité, puisque les élections législatives ont été interrompues. Je montre que c’est aussi une conception particulière de la démocratie qui s’est effondrée au profit d’une autre conception de la démocratie.

Je m’explique. Interrompre au nom de la démocratie une élection démocratique, comme cela a été le cas en janvier 1992, paraît à première vue contradictoire.

Je dois d’abord noter que mon enquête montre que la victoire écrasante du FIS n’avait pas été anticipée, que l’arrêt des élections n’avais jamais été envisagé par quiconque avant les élections. Il faut alors pouvoir donner du sens à cette décision qui a encore aujourd’hui un impact très fort sur la vie politique algérienne.

C’est là que l’apport de théories et d’expériences étrangères nous aide à saisir le cas algérien. En Allemagne, au début des années 1930, un juriste s’exile aux USA pour fuir la montée du nazisme.

Face à ce qu’il considère comme la faiblesse de la République de Weimar face à un mouvement subversif, il développera ensuite le concept de « démocratie militante» qui s’oppose à une conception purement procédurale de la démocratie selon laquelle tout parti peut se présenter aux élections et le parti majoritaire gouverne, quel que soit son programme politique.

Selon lui, un régime démocratique doit pouvoir se protéger contre des partis antidémocratiques qui risquent fortement de saper les fondements de la démocratie elle-même. Il défend alors une conception axiologique de la démocratie – c’est-à-dire fondée sur des valeurs communes qui transcendent les clivages partisans.

En étudiant les controverses qui opposent les partisans de l’arrêt des élections et les défenseurs de la poursuite du processus électoral en Algérie, je vois ces deux conceptions de la démocratie s’opposer : les tenants d’une conception procédurale qui considéraient que le parti majoritaire doit Lire la suite

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