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Les massacres du 8 Mai 1945 : un événement polymorphe

Publié le 08/05/2018, par dans Non classé.

Après l’incident à Ksar Chellala(1), Messali Hadj, président du PPA (Parti du peuple algérien) est déporté au Congo-Brazzaville, le 25 avril 1945.

Cet incident annonce sans ambiguïté que l’insurrection en gestation risque d’exploser à tout moment à travers le pays. Quelques jours plus tard, éclatent en effet des émeutes à Sétif, au Nord du Constantinois, en Petite Kabylie et ailleurs. Ce mouvement insurrectionnel, par certains endroits, spontané, et, par d’autres, sous la direction du PPA, a duré plusieurs semaines.

C’est la première fois depuis 1830 que l’Algérie a unanimement manifesté des sentiments anti-coloniaux, les régions se soulevaient auparavant séparément pour s’opposer à la conquête coloniale et à la spoliation des terres. L’insurrection de Mai 1945 fut un autre élan patriotique dans le long processus séculier de la lutte pour l’émancipation nationale.

Question de l’insurrection générale

Le PPA organise des manifestations à Alger, Blida et Oran, le 1er mai 1945, en demandant la libération de Messali Hadj et l’indépendance de l’Algérie. A Sétif, les « Algériens musulmans», profitant de l’audience particulière donnée à la journée du 8 Mai 1945, décident par des manifestations de rappeler leurs revendications. La marche tourne rapidement à l’émeute, lorsqu’un manifestant portant le drapeau national est tué. La mobilisation s’étend rapidement au nord de Constantine, Bône, Biskra et en Kabylie alors que le monde entier fête la fin de la Seconde guerre mondiale et la victoire des Alliés sur les forces de l’Axe et « l’axe du mal», pour reprendre l’expression galvaudée des néo-conservateurs et des néo-réactionnaires, sous la houlette du président américain Georges W. Bush.

La participation des Algériens à la libération de la France a fait que la victoire sur les nazis signifiait pour eux la fin du statut de l’indigénat, de l’arbitraire et de l’injustice. Les promesses politiques ne sont pas tenues, une fois encore. Le pouvoir colonial reste intransigeant sur la question nationale, il fera autant en justifiant la création de l’Etat d’Israël par le slogan mystificateur, « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre».

L’ordre donné dans la précipitation d’étendre les émeutes sur tout le territoire national pour la nuit du 23-24 mai est annulé finalement. Selon la direction du PPA, l’analyse de la situation n’est pas propice à l’insurrection générale : « Militants hésitants, impréparation, démantèlement de l’organisation, arrestations massives et, craignant le pire, un carnage, ils prirent, dans un grand déchirement, de revenir sur celle déjà prise et donnèrent le contre-ordre».(2) Le mouvement national, en perpétuelle réorganisation sous les coups du boutoir de la répression, n’était pas en mesure de s’engager dans une aventure aux lendemains incertains. Mais l’insurrection du 1er Novembre 1954 serait-elle pour autant pensée scrupuleusement et organisée soigneusement pour éviter qu’elle soit à nouveau marquée par des violences incontrôlées et ne provoque une répression massive ?

Externalisation de la violence

Une campagne répressive est menée partout avec acharnement dans les régions où les insurrections ont eu lieu, comme à Guelma, Aïn Abid, Sétif, Kherrata, Aïn Kebira ainsi que dans plusieurs villages en Kabylie. Selon un participant-témoin, Kateb Yacine, « en fuyant Sétif, je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles, parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. La terre devenait une véritable fourmilière, vraiment je me demandais d’où venaient tous ces gens, comment j’avais pu ne pas le voir avant ! On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre… Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues.»(3)

Toutes les troupes, militaires et civiles, sont réquisitionnées pour réprimer les « troubles à l’ordre public». Les Européens s’organisent en milice pour prêter main-forte aux gendarmes et aux militaires. La marine et l’aviation bombardent et rasent plusieurs agglomérations dans le

Constantinois. Une cinquantaine de mechtas sont incendiées. Des vagues d’arrestations ont eu lieu dans les milieux intellectuels, y compris parmi ceux prônant l’assimilation. Les exécutions sommaires, bombardements, massacres et enfin les humiliantes cérémonies de soumission organisées par l’armée contre les « Algériens musulmans» laisseront des traces indélébiles dans les corps et les cœurs. Ces actions d’une extrême brutalité ont semé manifestement les graines de la guerre de Libération (1954-1954).

Si on connaît le chiffre des victimes européennes, 103 morts, celui des victimes algériennes reste problématique. Selon le journaliste Yves Courrière, l’auteur de La Guerre d’Algérie, ces émeutes ont fait 15 000 morts. Le chiffre de 40 000 sera avancé par les milieux nationalistes, puis par le gouvernement algérien. Ce dernier, commémorant ces massacres chaque année, estime à 45 000 morts les massacres de Sétif.

Ce chiffre est retenu finalement par l’opinion publique. Belaïd Abdesslam, participant à l’époque, déclare dans El Khabar Hebdo que le chiffre officiel est choisi à des fins de propagande. Le nombre de victimes durant la guerre de Libération d’un million et demi de martyrs soutient également le même objectif. Le chiffre de

400 000 martyrs, selon de nombreux historiens, est très proche de la réalité. Ce chiffre reste néanmoins très élevé sur une population de 8 millions d’habitants, soit 5% de la population. Les données macabres comptent peu sur la portée de la Révolution algérienne dans le monde puisqu’elle reste un grand événement historique dans les annales de la décolonisation.

Historiquement, la démocratie occidentale, pour paraphraser Achille Mbembe dans son essai Politiques de l’inimitié, a toujours cherché au fond à externaliser sur les colonies une violence en réserve qu’elle n’a pas voulu exercer à l’intérieur de ses frontières. Le colonialisme se comprend très difficilement, écrit le théoricien de la violence, Frantz Fanon, sans la possibilité de massacrer, de torturer ou de violer. « La violence est une modalité des relations occupant-occupé», constate-t-il.(4)

Le discours mettant en exergue l’action militaire au détriment de l’action politique est rehaussé dans la période postcoloniale. La construction de l’Etat-nation se fait beaucoup plus par la violence prétorienne que par la pluralité politique et le multiculturalisme. En Algérie, l’ALN (Armée de libération nationale) est créée par le FLN au terme d’une longue lutte politique des militants nationalistes. Au lendemain de l’indépendance, l’ALN, baptisée ANP (Armée nationale populaire), s’est appropriée de la Lire la suite

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