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«Le pouvoir français craint de dégarnir ses musées»

Publié le 07/08/2017, par dans Non classé.

– Vous avez adressé deux lettres aux présidents algérien et français (publiées par El Watan et L’Humanité). Vous y interpellez les deux chefs d’Etat sur l’affaire des crânes des résistants algériens entreposés au musée de l’Homme à Paris. Pensez-vous qu’il y ait une volonté franche des deux pouvoirs d’engager rapidement le processus de rapatriement de ces restes mortuaires ?

Non, évidemment. En ce qui concerne le pouvoir algérien, dont il faut rappeler qu’il fonde sa légitimité sur la Guerre de Libération, il n’a probablement guère envie que remonte à la surface ce témoignage physique de la permanence de la résistance algérienne au colonialisme. Il ne souhaite peut-être pas que la narration de cette épopée extraordinaire de la bataille de Zaâtcha vienne concurrencer le récit hagiographique, parsemé de mensonges, qui lui sert de viatique.

Quant à la France, elle ne semble guère pressée de rendre ces restes. En fait, ils font partie de ses collections patrimoniales. Une grande partie de ces collections proviennent de vols (objets précieux, tableaux, armes comme le canon Baba Merzoug, les richesses telles que l’or du Trésor d’Alger…).

Le pouvoir français craint, s’il se plie à l’exigence de rétrocession que nous posons, de devoir faire face à de multiples demandes de restitution, au risque de dégarnir ses musées. Il y a une autre raison en ce qui concerne les restes humains. Le fait de les conserver et d’en faire, horreur !, une partie du patrimoine de la France, permet de conserver une sorte de primat symbolique (mais pas seulement !) sur l’ancienne colonie.

– Vous avez décidé de « rouvrir» la pétition, qui a accueilli à ce jour quelque 30 000 signatures. Comment expliquez-vous l’élan qui a suivi le lancement du texte en juin 2016 (change.org) ?

La France n’est pas peuplée que de colonialistes et de racistes. Il y a des Français attachés à la justice et à la morale. Le journal L’Humanité m’a en quelque sorte mis le pied à l’étrier, en publiant un texte et le lien vers la pétition. Du coup, l’information a été reprise par d’autres journaux tels que La Croix, Afrique Magazine, et a fait l’objet de reportages et d’interviews sur France 24, France Inter, CNN, la BBC…

La presse algérienne, sans surprise et dans son ensemble, a commenté abondamment cette affaire. El Watan lui a consacrée plusieurs articles. Le Quotidien d’Oran, El Khabar, l’Expression… en ont également rendu compte. Cette couverture est pour beaucoup dans le fait que le gouvernement s’est enfin décidé à réagir alors qu’il avait connaissance de ce scandale depuis 2011, puisqu’il avait été alerté par l’historien Farid Belkadi.

– La pétition a-t-elle été remise au directeur du musée français comme vous le suggérez ?

Naturellement. Mieux encore… il a reçu des nouvelles, presque au quotidien, de l’évolution de la pétition, des liens vers les médias qui l’évoquaient… il n’a jamais réagi. Toutefois, il a fait un exposé devant la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire du Parlement français. La question de la restitution des crânes de nos résistants lui a été posée. Il a répondu qu’il fallait « garantir la traçabilité des matériels et être prêt à les restituer en fonction des situations».

Il a insisté sur la complexité de la procédure en disant : « C’est loin d’être simple, non seulement pour les crânes humains que j’ai mentionnés, mais aussi pour un simple oiseau empaillé ou un batracien plongé dans un bocal.» Vous avez dit racisme ? Sachez que le musée de l’Homme organise en ce moment même une exposition dont la finalité serait d’éduquer les jeunes contre le racisme. L’exposition s’intitule « Nous et les autres»…

– Vous avez estimé dans un post sur votre page Facebook qu' »il n’y a rien à attendre, aussi bien du gouvernement algérien que du gouvernement français». Vous ajoutez : « Les choses ne changent que par la volonté des peuples. Alors, il faut que nous imprimions une accélération forte, en multipliant les signatures. Nous contraindrons ainsi les pouvoirs de l’une et l’autre rives à faire ce qu’il faut pour que ces restes soient rendus à leur patrie, l’Algérie.» Pourquoi les deux peuples ne créent-ils pas de solides passerelles d’un vrai dialogue ? Est-ce la faute aux pouvoirs des deux pays ?

Pourquoi ? D’abord pour les raisons que j’ai développées au début de cet entretien, mais aussi parce qu’au fil des années, les pouvoirs algérien et français ont créé un réseau complexe d’amitiés, d’intérêts qu’ils souhaitent probablement conserver…

– D’autres actions sont-elles prévues pour accélérer le processus de protection et de restitution des crânes ? Qui comptez-vous y associer ? Quel rôle doivent jouer les historiens ?

Le nouveau président français semble avoir une attitude plus positive que ses prédécesseurs. Ce n’est qu’une impression pour l’instant. Je lui ai adressé une lettre ouverte. J’espère qu’on la lui mettra sous les yeux. Mais ne soyons pas naïfs. Je réponds aux deux dernières questions ensemble. Il y a en France des historiens remarquables de courage et d’honnêteté intellectuelle, ils l’ont montré en signant une tribune dans Le Monde en juillet dernier pour soutenir la pétition. Ils contribuent (et moi aussi) à un site de la Ligue des droits de l’homme, situé géographiquement à Toulon. Ce site était administré de main de maître par François Nadiras.

C’est une compilation formidable d’à peu près tout ce qui a été écrit sur la colonisation. Il est en train de faire l’objet d’une refonte. En fait, il va être scindé en deux parties d’inégale importance. La première traiterait des problèmes locaux (français). La seconde serait entièrement dédiée à la colonisation.

Dans ce cadre, il y a eu un débat avec des historiens (tous signataires de la tribune du Monde) sur son organisation future. J’ai proposé qu’une rubrique particulière soit consacrée à un échange permanent entre historiens algériens et français. Cette proposition a été acceptée. Je suis persuadé que de cet échange sortira le meilleur, la vérité enfin. Peut-être que nous, Algériens, nous nous sentirons mieux quand le martyre de notre peuple aura droit de cité autrement que comme marchepied vers le pouvoir.
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