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Le poids écrasant des tabous

Publié le 11/02/2018, par dans Non classé.

Elle a 26 ans. Lila est jeune, belle et pleine de vie. C’est son premier véritable emploi. Recrutée pour une période d’essai et de stage, son nouveau job lui plaît rapidement et elle s’y investit totalement…
Mais le rêve vire vite au cauchemar. Son chef, la cinquantaine, lui fait des avances sexuelles et lui promet un recrutement d’office. Elle refuse et essaye de tenir bon. Elle résiste, mais rien n’y fait. La pression s’accentue. Son harceleur, désespéré de pouvoir conquérir sa proie finit par la virer.

Malgré tout le talent dont elle a fait montre et son dévouement dans le travail, Lila a connu d’autres supérieurs pervers qui lui promettaient monts et merveilles. Aujourd’hui, elle s’est résignée à chercher du travail ailleurs et gère un petit commerce en ligne à partir de chez elle. Lila n’est pas un cas unique, plusieurs autres « Lila» souffrent de harcèlement moral et sexuel dans le silence. Jusqu’à quand ?

… Et plus même sans affinités

Lila a réussi à tourner la page et a choisi de s’isoler chez elle et se cacher derrière un écran. D’autres n’ont pas eu ce choix. Samira a quitté l’université à cause de son enseignant. C’est une jeune fille ordinaire d’une famille de classe moyenne. Son rêve était de devenir avocate. A l’université, elle n’était pas une étudiante brillante, mais elle finissait toujours ses années avec une moyenne passable. Jusqu’au jour où tout a basculé.

Elle se retrouve coincée dans un module et doit refaire son année. L’année d’après, le même module revient mais avec une nouveauté : son enseignant la convoque. Il lui fait la proposition la plus dégueulasse en échange de la note qu’elle méritait réellement. Elle n’ose pas en parler ni déposer plainte. Elle a peur. Cet enseignant est bien épaulé et mieux loti financièrement. Elle n’y peut rien et abandonne ses études.

Elle repasse son bac et choisit une autre spécialité : biologie. Samira a réussi dans sa nouvelle spécialité, mais a gardé son rêve de devenir avocate intact. Elle n’est revenue que 11 ans après à la faculté de droit.

Son enseignant, ou plutôt son harceleur, ne peut plus rien lui faire à présent : il était décédé. « Contrairement à ce que pensent certains, la tenue vestimentaire de la femme n’a absolument rien à voir avec ces faits. Les harceleurs dans leur jeu de perversion n’y prêtent pas réellement attention.

Ceux qui croient également que le hidjab est un rempart à ces personnes “malades” devraient voir les choses autrement», rétorque le Pr Wahiba Mammeri, présidente du réseau Avife/Wassila.

Elle n’a pas tort ! Samira et Lila étaient voilées. Meriem de Annaba également. Elle était même mariée et mère de famille. Mais elle aussi n’y a pas échappé. Sauf que pour elle, ce ne sont pas des avances sexuelles, mais plutôt un harcèlement moral qui visait à la détruire. Si son mari n’avait pas été là pour l’épauler, Meriem serait morte aujourd’hui.

Elle a fait deux tentatives de suicide. Employée dans une grande entreprise publique, secouée dernièrement par un nouveau scandale de harcèlement sexuel, cette dame a frappé à toutes les portes, même celle du ministre, en vain. Aucune suite ! Sauf une commission d’enquête fictive qui s’est déplacée sur les lieux durant son congé de maladie. Une commission d’enquête qui d’ailleurs avait promis de revenir pour entendre les dires de cette dame harcelée, mais qui n’est jamais revenue.

Le poids de la société

« Jusqu’à quand la femme sera-t-elle perçue comme un objet sexuel ? Pire, comme coupable de toute perversion de l’homme ? Jusqu’à quand les femmes devront-elles porter des écouteurs juste pour éviter d’entendre les mots déplacés dans la rue ? Jusqu’à quand devront-elles se taire pour éviter la honte alors qu’elles sont victimes et que les harceleurs continuent à parader ?

Jusqu’à quand devront-elles subir les sanctions même déguisées, telles que les mutations ou changements de poste juste parce que leur harceleur est intouchable ? Parler du harcèlement moral et surtout sexuel au travail ou dans les lieux publics, tels que les bus ou autres moyens de transport, est au cœur du grand débat sur l’égalité homme-femme», s’emporte Saadia Gacem, féministe et militante au sein du réseau Avife/Wassila.

En effet, beaucoup s’entendent dire que malgré l’évolution qu’a connue notre société, la sexualisation de la femme est encore ancrée dans notre culture qui pourtant tolère et encourage même les études pour les jeunes filles et leur intégration dans le monde du travail.

Elles ont investi tous les domaines, mais cela reste insuffisant. « Tous ces progrès sont certes des acquis indéniables, mais le sentiment d’insécurité est pesant et freine toute évolution.

Revenir aujourd’hui au phénomène du harcèlement, qui pourtant n’existait pas dans la période postindépendance ou même durant la guerre de Libération est une nécessité absolue. Nous sommes dans l’obligation de répondre à ces milliers de ‘‘Jusqu’à quand ? » lancés ou étouffés par ces femmes intimidées et harcelées juste parce qu’elles sont femmes.

La notion de culpabilité de la victime et la loi de l’omerta doivent disparaître pour laisser place à l’égalité effective et non utopique», défend le Pr Fadhila Chitour, une des fondatrices du réseau Avife/Wassila. Pour ces féministes, et d’ailleurs pour toutes ces femmes et ces hommes, parents proches ou lointains des femmes victimes, il y a lieu aujourd’hui à la loi de la tolérance zéro.

Ce que prévoit la loi

Selon Me Aïcha Zinaï, avocate et consultante en genre et droits humains et développement, la loi est claire et très ferme en matière de pénalisation du harcèlement dans toutes ses formes. « Le législateur doit incriminer toute forme d’atteinte à la personne, dont la loi n°14-01 du 4 février 2014 modifiant et complétant l’ordonnance n°66-156 du 8 juin 1966 portant code pénal qui à son article 295 bis-1, définit la discrimination comme étant toute distinction, exclusion, restriction ou préférence fondée sur le sexe, la race, la couleur, l’ascendance ou l’origine nationale ou ethnique, ou le handicap (…)», explique-t-elle. A noter qu’il y a eu l’amendement au code pénal en 2004 où le harcèlement sexuel a été incriminé dans l’article 341-bis.

Il stipule clairement : « Est réputée avoir commis Lire la suite

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