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Le livre noir des «conjurés du pouvoir»

Publié le 10/10/2016, par dans Non classé.

Si le défunt Chérif Belkacem n’avait sans doute pas été l’inspirateur de Les folles nuits d’Alger, – ce roman mystère sorti de l’imaginaire sordide de la police politique et censé décrire les mœurs du régime Boumediène –, Si Djamel (nom de guerre de Chérif Belkacem), aurait bien pu commettre cet autre livre noir, véritable révélateur des pratiques et hommes de pouvoir, ceux du « groupe d’Oujda» ayant présidé – et président encore – à la destinée de l’Algérie des martyrs à la chaîne.

Dans Le groupe d’Oujda revisité par Chérif Belkacem (L’Harmattan, février 2015), les témoignages et confidences – recueillis par l’auteur, Fawzi Rouzeik – de celui qui se revendiquait « deuxième homme» du régime, une de ses éminences grises, sont autant de camouflets post-mortem infligés aux indéboulonnables monuments de l’imposture nationale.

Chérif Belkacem, le Monsieur Parti unique de la dictature révolutionnaire (1965-1978), démissionnaire en 1974, livre un précieux témoignage aussi bien sur des faits et processus historiques, peu ou pas connus en rapport notamment à la prise de pouvoir à l’indépendance, que sur le noyau dur du groupe d’Oujda et son quarteron de « conjurés qui ont fini la guerre» comme il qualifie lui-même ses alter ego du groupe, les Mohamed Boukharouba, alias Houari Boumediène, Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Medeghri, auxquels s’ajoutent les Kaïd Ahmed et Tahar Zbiri.

Personnage entier, Chérif Belkacem déballe des vérités. Ses vérités. Servi par un franc parler et un humour ravageur, Chérif Belkacem fait le procès de certains de ses anciens partenaires du clan englués dans les marigots du « pouvoir personnel» et de la « mégalomanie». Le ton adopté aurait pu être celui d’un repenti de la dictature débridée, d’un franc-tireur ou d’un aigri du pouvoir, mais il est davantage celui de la critique impitoyable d’un système dont il est un des principaux géniteurs.

L’auteur, feu Fawzi Rouzeik, professeur de sciences politiques (ancien directeur de l’Institut d’études politiques d’Alger et ancien collaborateur et chargé de recherches au CNRS-Aix en Provence) a mis un point d’honneur à mener à son terme ce brûlantissime opus malgré une maladie lourde qui aura raison de lui en février dernier. En fait, Rouzeik a honoré un engagement. Celui qu’il avait pris avec Chérif Belkacem, décédé, lui, à l’Hôtel Dieu, à Paris, en 2009 à l’âge de 78 ans.

Son ouvrage, édité en France, est passé presque inaperçu malgré la foule d’informations qu’il livre, les anecdotes savoureuses, l’analyse rigoureuse parfois volontairement escomptée par les états d’âme et coups de gueule du patriote ayant perdu toutes ses illusions à quelques espoirs près. Pour monter en épingle son portrait/analyse, véhément envers le régime Bouteflika, plein d’empathie pour la figure, sublimée, de Chérif Belkacem, le professeur Rouzeik dit avoir usé d’une approche anthropologique, la seule à même, écrit-il, d’appréhender avec justesse le système politique algérien.

Contrairement aux approches juridiques, de droit, les approches institutionnelles ou philosophiques, étroites sinon suffisantes, le prisme anthropologique permettrait « d’identifier les réseaux intriqués, leurs fonctionnements et leurs intérêts, les relations humaines et les antagonismes». « Pour tenter de comprendre ce qu’était le groupe d’Oujda, écrit-il encore, son rôle aux frontières Ouest et son impact sur les événements et sur les hommes, j’ai eu de nombreux entretiens avec Chérif Belkacem afin de savoir ‘‘qui était qui ? » et comment fonctionnait ce groupe.

La plupart des écrits des analystes, des hommes politiques ou des journalistes tentaient d’expliquer les événements d’aujourd’hui comme des effets différés de l’organisation de l’armée des frontières, donc du rôle du ‘‘groupe d’Oujda », du ‘‘coup d’Etat » pendant le congrès de Tripoli, de celui – réel – de juin 1965 qui auraient mis l’Algérie sur les rails de la non-gouvernance que nous connaissons aujourd’hui. Avec Si Djamal, j’ai essayé de comprendre ou tout le moins de trouver des repères pour m’appuyer sur des faits qui pourraient satisfaire mes interrogations.

Certaines questions n’ont pas eu de réponses. Il avait un argument : ‘‘Je ne peux pas répondre à cette question car je veux rester moral jusqu’au bout. Je sais un certain nombre de choses, mais je ne les dévoile pas car j’en ai eu connaissance lorsque nous étions tous ensemble. Je ne peux les dire. Ce serait trahir une intimité.» Désabusé, le défunt auteur hurle sa rage à la face de cette « République indigne», de ne pas voir le système politique algérien s’amender (enfin !), de constater l’inexistence de l’Etat au sens de Max Weber. « Ce n’est pas l’arbitraire de la vie qui inquiète et pousse les gens à la rage, c’est l’arbitraire légalisé et derrière lui les cliques des rentiers de l’arbitraire.

C’est en ce sens que cette République n’est pas digne parce qu’elle ne garantit pas l’équivalence des conditions de l’échange. A ce stade, elle a failli volontairement». Profondément indigné, l’universitaire appelle à la rupture pure et simple avec l’ordre établi. « Nous subissons aujourd’hui le scénario de l’accommodement, c’est-à-dire de la non-rupture, de la lente agonie. Lorsque l’on parle avec les gens, ils vous disent que cela va ‘‘péter ». Tout le monde – ou presque – pense que ‘‘ça doit changer ». Il y a donc des Bastilles à prendre, ces asiles de la vanité, de l’arrogance.

On peut se poser la question de savoir si nous ne sommes pas à la veille de la rupture, la vraie. La guerre aujourd’hui est celle du courage contre l’égoïsme. Les corps intermédiaires sont inutiles car ils ont disparu. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui prenne la place du Parlement, d’autant que la majorité des Algériens ne participe pas à la vie politique (…). C’est pourquoi l’objectif du changement doit être un objectif révolutionnaire pour un nouveau fait de démocratisation, de dépassement des résignations et du désespoir».
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