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L’adieu de la rue de la Liberté

Publié le 17/04/2016, par dans Non classé.

Il dégage en apparence une fausse image de personnage rigide, austère, distant, peu porté sur les salamalecs, droit dans ses bottes du haut de sa longue silhouette, mais il est en réalité tout le contraire de ce portrait-robot qui lui collait injustement à la peau.
M. Naït Mazi n’était pas le genre de directeur à prendre un café ou à manger un morceau avec un confrère du journal, même avec les plus anciens et proches collaborateurs, dans un des restaurants et bistrots attenants au siège du journal El Moudjahid (20, rue de la Liberté) assidûment fréquentés par les journalistes. Non pas par dédain pour son personnel, mais parce qu’il incarnait une certaine philosophie de la responsabilité et de l’autorité directoriale.

Dans les réunions quotidiennes du menu avec les responsables du journal, il savait toujours trouver le mot, la répartie pour dérider l’atmosphère face à l’inégalable, dans l’exercice du genre, notre confrère et ami Mouloud Achour ou encore le défunt Mokhtar Chergui, chef de la rubrique sportive.

Il était le parfait commis de l’Etat, mais pas un supplétif du pouvoir « bête et discipliné» qui appliquait à la lettre les directives de son ministre du tutelle et les injonctions des hauts responsables. Il est vrai qu’il veillait scrupuleusement sur tout ce qui se publiait dans le journal en suivant le bouclage de chez lui après son départ de la rédaction, en restant en contact avec le rédacteur en chef.

Durant les dernières années passées à la tête du journal, à la fin des années 1990, qui avaient coïncidé avec les événements d’Octobre 1988 qui avaient provoqué un séisme politique et institutionnel dans le pays avec les réformes politiques qui allaient suivre, il avait consenti, sous la pression d’une partie de la rédaction, une certaine ouverture et une gestion « démocratique» dans le traitement de l’information au sein du journal. Sans rien renier de la ligne éditoriale d’El Moudjahid, qui restait un journal gouvernemental.

Galvanisés par le vent du changement qui soufflait sur le pays et avait gagné les salles de rédaction, les papiers sensibles des journalistes se négociaient dans de meilleurs dispositions face au rédacteur en chef et à la direction du journal, qui acceptaient de jouer le jeu et de prendre des risques. La situation politique du pays était encore floue et la moindre liberté d’expression arrachée était saluée comme une véritable révolution.

La décision de créer un comité de coordination (une sorte de comité de rédaction) composé de la direction et de représentants de la rédaction n’avait pas été facile à prendre pour M. Naït Mazi, qui devait désormais jouer sur une corde raide. En assumant sa mission de premier responsable du journal qui a des comptes à rendre à sa hiérarchie et en affrontant les yeux dans les yeux au sein de cette nouvelle structure de gestion la rédaction les représentants du collectif rédactionnel qui l’attendaient de pied ferme.

La grève de 45 jours — un précédent unique dans les annales d’El Moudjahid — déclenchée par une partie de la rédaction pour réclamer la liberté d’expression avait créé au sein du journal — qui avait continué à paraître avec les dépêches de l’APS et les articles de nos confrères non grévistes — une atmosphère électrique qui préfigurait les changements structurels à venir dans le paysage médiatique.

La fin du mouvement de débrayage avait été sanctionnée par la publication, côte à côte, dans les colonnes du journal, de deux communiqués : le premier signé par le collectif des grévistes expliquant l’objectif de son mouvement et le second par Naït Mazi reflétant le point de vue de la direction du journal.

S’il y a une qualité que nul ne peut contester au défunt, c’est cette disponibilité et ce devoir qu’il s’imposait, en tant que premier responsable du journal, à défendre les journalistes dont les autorités demandaient la tête pour des articles jugés « politiquement dérangeants».

El Moudjahid était un parfait concentré de diversité politique, culturelle, idéologique qui traversait le pays et qui avait trouvé écho dans les réformes constitutionnelles de 1989.

Naït Mazi n’était pas le « harki de la République» pour reprendre l’expression de M. Ghozali, pas plus que les journalistes — qui contestaient globalement et dans le détail sa vision de la presse et de la construction de l’Algérie à partir de positions idéologiques ou d’une certaine appréciation de la liberté de la presse décalée ou en avance par rapport au système du parti unique de l’époque — ne pouvaient se proclamer objectivement les moudjahidine uniques de la liberté de la presse.

Homme pétri d’humilité et de valeurs humaines, Naït Mazi s’est toujours refusé à s’engager dans des polémiques publiques sur cette page de l’histoire de la presse algérienne.

Paradoxe de l’histoire : c’est ce journal vilipendé, raillé, surnommé « le quotidien tout va bien» qui enfantera dans la douleur les titres de la presse indépendante ou privée animés et drivés par d’anciens journalistes d’El Moudjahid.

Les pesanteurs du système ont fait que Naït Mazi avait vécu l’expérience de certains collectifs, tel El Watan, avec une certaine distanciation pour des raisons que nous n’avons jamais compris mais que nous ne pouvons que respecter. Cela même si ses interviews dans les colonnes de certains titres privés où il se montrait très critique, sans faire dans la nuance, sur l’affairisme qui aurait pollué le champ médiatique de la presse privée, étaient jugées injustes pour le combat des journalistes algériens pour la liberté de la presse.

Au cours d’un déjeuner auquel El Watan l’avait convié, il n’y a pas longtemps, on avait refait l’histoire avec lui dans une ambiance conviviale, dans le respect des différences et des parcours des uns et des autres. Lire la suite

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