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«La vision du bidonville en Algérie, c’est presque comme la vision coloniale»

Publié le 10/12/2016, par dans Non classé.

Rachid Sidi Boumedine est spécialiste en sociologie urbaine. Il vient de sortir un nouvel opus aux éditions APIC, un ouvrage qui fera certainement date : Bétonvilles contre bidonvilles. Cent ans de bidonvilles à Alger. Dans cet entretien, le sociologue analyse quelques aspects liés aux « faits bidonvillois» avec, à la clé, une mise en perspective historique où il revient sur la genèse des « graba» sous la colonisation. Rachid Sidi Boumedine ne manque pas de déconstruire au passage les représentations, les clichés, le vocabulaire et autres traitements essentialistes qui collent aujourd’hui encore au peuple des bidonvilles.

Vous avez consacré une bonne partie de vos travaux à l’observation et à l’analyse de l’urbain et des pratiques urbanistiques. Vous venez de sortir un nouveau livre chez APIC : Bétonvilles contre bidonvilles. Cent ans de bidonvilles à Alger.

Dans ce livre, vous vous êtes attaché à démonter un certain nombre de préjugés sur les « bidonvillois», entre stigmatisations et approche essentialiste, et ce, depuis le fameux L’Algérie des bidonvilles de Descloîtres & Cie. Est-ce un sentiment d’indignation contre le discours qui accable en permanence les populations des bidonvilles qui vous a poussé à faire ce livre ? Où est-ce une façon pour vous de réparer une injustice ?

Non. Il faut séparer deux choses. En tant que citoyen, je suis révulsé par la manière dont on a présenté des gens que j’ai connus de très près. Etant né au Clos-Salembier, les bidonvilles constituaient un tiers de mon quartier si je compte les Européens, et 40 à 50% de la population algérienne.

On oublie que des habitants des bidonvilles ont été des militants de la Guerre de Libération nationale. Quand on regarde les manifestations de Décembre 1960, sur certaines photos on voit les baraques qui se trouvent là où il y a Riadh El Feth actuellement et où a eu lieu une partie des premiers affrontements. Ces gars-là sont descendus avec leurs voisins du Clos-Salembier par El Carrière vers Laquiba et tout le monde a vu les photos de Laquiba. Personne ce jour-là n’a dit : on va marquer d’une croix bleue les habitants des bidonvilles.

On les a considérés comme des Algériens, et maintenant on les oublie. Donc, il y a une part d’injustice, ça c’est vrai. Cette stigmatisation me révulse donc comme citoyen. Mais si en tant que sociologue je dois faire un travail, il ne faut absolument pas que je sois révulsé. Dans mon livre, même s’il transparaît que je demande qu’on respecte ces Algériens qui sont des citoyens comme moi, et qu’on ne les traite pas comme des moins que rien, ce n’est pas l’objet de mon travail.

Il a pour objet, pour moi en tant que sociologue travaillant sur l’urbain, de traiter de la question du bidonville qui a quand même 120 ans. On pourrait même avancer que le bidonville est apparu en 1871. Au début de la colonisation en 1830, les habitants d’Alger ont quitté leurs maisons et se sont éparpillés dans le Fahs, dans les villes moyennes type Koléa, Blida, etc. Ils se sont sauvés à la campagne, où certains possédaient aussi des fermes.

Et quand la répression y a, à son tour, battu son plein, les gens frappés de séquestre, dépossédés, qu’on a expulsés de leur douar, sont revenus à Alger. Et là, soit ils ont pu se reloger à La Casbah, soit ils ont été obligés de s’installer en périphérie. Certains se sont établis autour d’El Kettar, Fontaine-Fraîche et tout en haut de la Vallée de Oued Koriche, jusque du côté du Puits des Zouaves et la Tribu. C’est pour cela d’ailleurs que la Tribu a longtemps ressemblé à un village kabyle.

Au début, les Français n’ont pas prêté d’intérêt à ça. Pourquoi ? Parce que les Algériens réalisaient des maisons isolées, hors de la ville, en roseaux, en utilisant cette espèce de mortier fait de paille, d’argile et de bouse de vache qui est un excellent collant en quelque sorte. Ils ont construit des maisonnettes à l’ancienne, des gourbis, (graba). C’est important de rompre avec les images toutes faites du bidonville et d’aller vers la genèse des phénomènes pour comprendre ce qu’est ou ce que représente la question des bidonvilles et ses dimensions multiples.

Dans un passage de votre livre, vous écrivez : « Focaliser sur la baraque est une manière de détourner le regard du processus de la misère en action ou de son maintien». Vous dites qu’on a toujours fait une fixation sur la baraque en tant que manifestation physique du bidonville en occultant les dimensions économique, sociale, politique, qui ont présidé à sa formation. On continue à favoriser cette approche, selon vous ?

Avant d’en arriver à la question de l’approche selon le point de vue que j’ai exprimé, je m’arrête sur ce point précis : la colonisation était basée sur une politique de peuplement, une politique d’expulsion des paysans de leurs terres pour asseoir sa politique d’implantation. Le fait de la dépossession a engendré des migrations vers la ville. Il convient de noter que cette migration est un acte extrêmement réfléchi et intelligent. Le Programme de Tripoli et la Charte d’Alger ont bien souligné que le bidonville, en tant que tel, résultait d’une politique coloniale, et qu’il cristallisait sous la forme d’une baraque, dans des conditions absolument épouvantables d’insalubrité, de manque de ressources, de vulnérabilité aux maladies, etc. ce mécanisme de la colonisation.

Ces textes-là n’ont pas focalisé sur la baraque en tant que telle, ils disaient clairement que le problème essentiel résidait dans l’inversion de ces mécanismes d’exclusion des Algériens, pour les faire bénéficier des fruits du développement. Maintenant, on ne regarde que la baraque, et en plus on stigmatise celui qui l’a construite.

Dans le meilleur des cas, il est « illicite», (ghayr charî), avec une connotation morale. On ne dit pas « illégal», on ne dit pas que la loi ne l’autorise pas, on dit « ma andouche el haqq» (Il n’a pas le droit), on le prive déjà d’un droit en tant que citoyen, celui de s’établir là où il veut si c’est ce qu’il veut. Mais en réalité, il s’établit là Lire la suite

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