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«La navigation à vue risque de faire couler à jamais le pays»

Publié le 23/05/2018, par dans Non classé.

Pour la première fois, Mohamed Gouali quitte son domaine des finances pour aborder tous les segments de la vie nationale. Dans cet entretien, il dissèque les raisons de l’échec et les causes qui bloquent le développement du pays.
– « Nous travaillons actuellement avec des emprunts», a déclaré le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, pour signifier le maintien de la rigueur budgétaire. Comment voyez-vous l’avenir économique de l’Algérie à la lumière des décisions prises, l’actionnement de la planche à billets et la difficulté structurelle de sortir de la dépendance des revenus pétroliers ?

Même si j’approuve la logique des efforts du Premier ministre pour maintenir une certaine rigueur budgétaire, cela n’est pas suffisant. Il faut qu’il ait l’audace d’aller plus loin et faire en sorte que les préceptes de la discipline budgétaire soient plus qu’une mesure comptable.

Elle devrait être un état d’esprit, une culture politique inhérente à la gouvernance globale de l’Etat dans ses différents secteurs, et pas seulement une limitation de produits à importer lorsque l’argent vient à manquer. En outre, une rigueur budgétaire qui n’est pas adossée à une stratégie de développement d’une économie compétitive n’a aucune chance de réussir.

Je soutiens en effet que le cœur du problème de l’Algérie est l’absence de stratégie crédible à long terme. Où veut-on aller, que voulons-nous être ? Ce sont là des questions essentielles pour définir une orientation et donner un sens aux Algériens. A partir de là, on identifiera plus aisément comment y parvenir, les initiatives à prendre et le choix des personnes aptes à faire atteindre les objectifs définis.

Sans stratégie crédible, on continuera à prendre des suites récurrentes de mesures dont l’effet a prouvé à ce jour qu’il était neutre dans l’équation de développement d’une économie compétitive. Je prendrais deux exemples pour illustrer mon propos.

Le premier. Je lis, j’entends des responsables politiques exhorter les opérateurs économiques à exporter. Comme s’il suffisait d’exprimer un vœu pour que cela se réalise. Le discours à leur tenir est tout autre. Il faut les sensibiliser plutôt à investir dans l’innovation et la compétitivité. Ce sont là les véritables clés qui permettent d’accéder aux marchés internationaux.

Le second. L’Algérie a décidé de développer l’industrie de l’automobile. Cela a du sens. Cette industrie est à forte valeur ajoutée, elle absorbe une masse considérable d’emplois à tous les niveaux, et la demande locale est exponentielle.

– L’Iran a pris la même décision. Elle a négocié des taux d’intégration de 60% avec ses partenaires pour les voitures courantes et s’est déjà projetée dans l’avenir en construisant la première voiture électrique iranienne…

L’Algérie, quant à elle, a préféré la solution du court terme et du profit facile, en assemblant des voitures avec un taux d’intégration dérisoire, sacrifiant ainsi ce qui auraient pu être les fondations d’une vraie politique industrielle à long terme.
Ce faisant, nous contribuons à accroître les gains de nos fournisseurs, à résorber le chômage de leurs pays, tout en important l’inflation avec un dinar fortement déprécié.

Ce modèle de développement approuvé par les gouvernements successifs est suicidaire. Il tue dans l’œuf l’innovation et fait rater à l’Algérie l’extraordinaire opportunité de construire un environnement propice à l’entrepreneuriat.
Il ne faut donc pas s’étonner que l’Algérie soit toujours un pays non émergent et classé par l’Observatoire de l’émergence en Afrique à la 14e place derrière la Tunisie et le Maroc.

– Puisque vous le dites dans le constat, le pays dépend toujours à 93% des revenus provenant des hydrocarbures. Où réside, selon vous, le problème, dans les politiques ou les Politiques ?

Je constate que les échecs du développement de l’Algérie remontent à plus de trois décennies. Je me risque à penser que l’essence du paradoxe algérien, à savoir un grand pays avec beaucoup d’atouts, mais qui n’en finit pas de stagner, réside dans le contexte historique dans lequel a été forgée notre histoire récente.

Ceux qui ont eu en charge l’Algérie n’ont pas eu la vision, le courage, voire la crédibilité, pour faire les évolutions incrémentales nécessaires qui fassent entrer notre pays dans la véritable modernité, et rendre les Algériens les sujets de leur Histoire.

Je suis néanmoins optimiste, car les échecs sont souvent une opportunité pour se réinventer, se surpasser, et rebondir plus loin. Il faut juste savoir quitter sa zone de confort intellectuel et accepter de se remettre en cause.

Il existe des approches et des solutions qui peuvent permettre à notre pays de faire un énorme bond en avant en moins de dix ans et devenir une vraie puissance. Il suffit de le vouloir au plus haut niveau de l’Etat. Et comme le disait l’ancien Premier ministre anglais Sir Winston Churchill : « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge.» Le chancelier allemand, Gérald Schroeder, l’avait bien compris en décidant des réformes adaptées au contexte de son pays avec son « Agenda 2010» qui fait de l’Allemagne aujourd’hui le moteur de l’Europe.

Le nivellement par le bas, la recherche des profits politiques ou financiers à court terme fait baisser le seuil de vulnérabilité de l’Algérie. Et sachant que nous vivons dans un monde où les plus puissants détruisent les plus faibles, en faisant fi des lois internationales, cette question devrait être en permanence sur les radars de nos dirigeants.

– Vous dites que les échecs du développement de l’Algérie remontent à plus de trois décennies. Mais ne pensez-vous pas que notre pays a eu l’occasion inouïe de se placer dans la trajectoire du progrès et de la stabilité ? Qu’auriez-vous fait, vous, avec 1000 milliards de dollars ?

Lorsque vous n’avez pas la sophistication d’esprit nécessaire pour faire projeter votre pays dans le futur, et que vous n’avez pas conjointement l’expertise et l’expérience pour résoudre des problèmes complexes, tout l’argent du monde ne vous servira à rien. Au mieux, vous l’utiliserez comme une cagnotte à distribuer.

A contrario, chaque dollar est investi avec un fort souci de rentabilité à travers des gains économiques bien sûr, mais aussi en termes d’avancées sociétales et politiques qui concourent tous à l’essor du pays.

Il est étonnant que nous ne soyons pas en capacité de faire une analyse objective Lire la suite

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