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«Je ne dis pas ‘‘décennie noire’’, je dis ‘‘terrorisme’’»

Publié le 05/03/2016, par dans Non classé.

Ton œuvre, Tag’out, se pose, je crois, pour la première fois en Algérie à l’occasion de ces rencontres. Qu’est-ce qui a déclenché ce travail ?

L’élément déclencheur de Tag’out, c’est le moment de l’assassinat de Boudiaf. J’étais présent quand cela s’est passé. J’étais à l’époque photographe de presse à Alger-Républicain. Et quelques années plus tard – ça a pris quand même beaucoup de temps pour mûrir -, je me suis dit ça serait l’idée d’un travail. Un travail sur moi, sur ce que je suis, sur ce que j’étais à ce moment-là, sur ce qui se passait en ce temps-là sur le plan politique.

C’est ainsi que j’ai commencé ce travail. A l’origine, c’était une commande de la Biennale de Sharjah. Il a été présenté pour la 10e Biennale de Sharjah en 2011, après il a été exposé à l’Institut du Monde arabe, à Paris, ensuite il s’est posé à Marseille pour l’ouverture du MUCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, ndlr).

Comment tu as vécu ces journées d’études ? Y a-t-il eu une discussion autour de ton travail et autour de cette œuvre en particulier ?

L’idée centrale de ces rencontres, c’est de questionner l’image en tant que mémoire. Et ce que j’ai apprécié, c’est cette théorisation, c’est-à-dire le fait que des chercheurs, des académiciens s’intéressent à l’image. J’ai eu la chance d’être avec eux et de voir leur regard sur cette image, leur interprétation de cette image, parce qu’il y a des choses auxquelles l’artiste ne fait pas trop attention au moment de la création. D’ailleurs, c’est là qu’on est le plus sincère. Donc, il y a des choses qu’on ne voit pas et ce sont les autres qui te les montrent finalement.

Pour toi, c’est important de faire croiser ces deux regards, celui du chercheur et celui de l’artiste…

C’est très important, oui. Ce qui m’a encouragé encore davantage à participer à ces rencontres, ces workshops, c’est aussi le fait que c’est organisé par Daho Djerbal et la revue Naqd qui font énormément de choses dans la recherche universitaire par rapport à l’image sous le prisme de « l’esthétique de la crise», ce que les années de terrorisme ont provoqué en nous et comment cette image est perçue maintenant dans les travaux des artistes…

On peut dire que c’est une forme de continuation de l’œuvre, cette mise en parole ?

C’est exactement ça, « mise en parole», c’est le mot juste, ce que j’ai appelé « théorisation». La mise en parole, mettre des mots sur des images, c’est important, oui. Et comme l’a souligné Marie-José Mondzain, une image ne veut pas toujours dire quelque chose qu’on voit avec les yeux. C’est aussi quelque chose qu’on entend, c’est aussi notre image mentale, ce que l’on construit autour d’une idée, autour d’un concept. C’étaient donc des rencontres très enrichissantes. C’est toujours un plaisir d’être avec Daho Djerbal, avec des critiques d’art, des gens qui pensent l’image, parce que l’image, c’est aussi quelque chose à penser, ce n’est pas seulement à voir.

L’une des questions-clés qui ont jalonné ces ateliers, c’est : comment mettre en image le trauma, surtout quand on parle de violence extrême, de terrorisme. Comment tu situes ton travail par rapport à cette question ? Comment tu la traites dans tes créations ?

Moi, j’ai une devise. C’est une phrase de Picasso qui dit : « Il n’y a en art ni passé ni futur. L’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais.»

L’art doit s’inscrire avant tout dans le présent. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de passé. De toute façon, le passé, on ne peut pas y échapper. Au moment de la création, il est en toi. C’est ton bagage, c’est ta culture, tes lectures, tes rencontres, et c’est tout ça qui fait que tu peux faire telle ou telle chose, tu peux créer telle ou telle image, tu peux créer tel ou tel concept. C’est cet ensemble de choses.
Dans le débat, tu as dit : « Je n’ai pas à me justifier».

On constate que les artistes sont souvent mis en demeure de s’expliquer. Il a également été beaucoup question de « légitimité» au sens de « il faut avoir vécu le terrorisme pour pouvoir en parler», sachant que toi tu l’as vécu de bout en bout, l’enfer des années 1990…

Absolument ! Mais je ne suis pas un historien non plus. Je ne pense pas que l’image, la production artistique puisse être un témoignage objectif, historique d’une situation donnée. Par rapport à ton bagage, ton histoire, tu as une idéologie, tu as une façon de voir la vie…

Par exemple, je suis choqué par la jeune génération qui, pour parler du terrorisme, dit « la décennie noire». Je me dis que normalement, c’est un mot que le système en place, l’administration utilisent pour faire oublier justement cette mémoire, pour qu’on l’efface, alors qu’on ne peut pas l’effacer, ce n’est pas possible ! D’ailleurs, quand Soko Phay a parlé de l’expérience traumatique au Cambodge sous le régime des Khmers rouges, je me suis dit : mais c’est la même chose ! C’est-à-dire l’institutionnalisation de l’oubli. On crée des lois pour oublier.

Est-ce que la violence qu’on a vécue pourrait donner lieu à d’autres œuvres dans le futur ? Et est-ce que c’est quelque chose qui t’habite toujours ?

Comme je te l’ai dit, c’est un bagage qui est en moi. Bien sûr, il y a de la réflexion dans le travail d’un artiste. Mais il y a aussi un côté spontanéité, sincérité, qui est à l’œuvre, et ce côté-là, tu ne peux pas y échapper. Il vaut mieux le laisser sortir, s’exprimer.

C’est une espèce d’inconscient de l’œuvre…

Voilà ! C’est l’œuvre qui va te guider à un moment donné. Tu as ton concept, tu as ton idée, tu as ta façon de faire, tu sais où tu veux arriver, mais au milieu, il faut avoir cette flexibilité, c’est-à-dire la possibilité d’arriver peut-être à des choses qui t’échappent. Ça fait partie du jeu, ça fait partie du processus créatif.

Quand on parle d’œuvre artistique, on pense forcément à sa valeur esthétique, formelle. Lire la suite

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