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«J’ai été menacée de mort plusieurs fois pour avoir défendu la cause des femmes»

Publié le 13/12/2016, par dans Non classé.

L’Irak avait la réputation d’être un pays laïque où le taux d’alphabétisation des femmes était le plus élevé et où les lois étaient les plus protectrices à leur égard. Qu’en est-il aujourd’hui ?

C’est vrai que la situation était meilleure à l’époque du régime déchu. A cette époque-là, en matière de structures de base, l’Irak était bien équipé.

Les femmes jouissaient de beaucoup de droits, mais toutes les activités n’étaient permises qu’aux membres du parti Baath, qui dirigeait le pays d’une main de fer. Les violations existaient, mais les voix des victimes ne s’entendaient pas et personne ne pouvait statuer sur la situation des droits de l’homme. Les femmes étaient emprisonnées, condamnées à mort et exécutées, mais aussi interdites de toute activité sociale ou politique, sauf à l’intérieur de l’Union des femmes irakiennes, affiliée au parti unique.

Après 2003 et la chute du régime, il y a cette dynamique pour la construction d’un Etat civil et démocratique. Des partis nouveaux ont fait leur apparition, d’autres formations plus anciennes ont marqué leur retour sur la scène politique, comme le Parti communiste irakien et la formation Daawa islamique.

Certes, il y a un multipartisme, mais qui repose totalement sur les clivages ethniques, que l’on retrouve d’ailleurs dans la composante même de l’Etat irakien. Chaque parti ou mouvement a son quota au sein de l’Etat. La politique générale se base sur l’acceptation de la colonisation américaine de l’Irak. Ceux qui se démarquent de ce principe se retrouvent en dehors du cercle décisionnel et, de ce fait, ne peuvent avoir leur part du pouvoir. C’est une organisation très vulnérable parce qu’elle émane d’un consensus entre les ethnies et non d’un consensus populaire.

A ce jour, l’Irak ne jouit pas de sa souveraineté. Il fait face à des interventions des pays frontaliers. Certains soutiennent les chiites contre les sunnites, les Arabes contre les Kurdes, les chrétiens contre les Yazidis. De plus, l’islamisme politique a joué un très mauvais rôle dans le changement démocratique.

Comment, dans un tel champ de bataille, la place de la femme peut-elle être garantie, sachant qu’en zone de conflit elle se retrouve au premier rang des victimes ?

Malheureusement, malgré le combat du mouvement associatif, notamment féminin, pour préserver les acquis en matière des droits des femmes, nous n’arrivons pas à avancer. Même le peu de droits que nous arrachons est accaparé par les femmes à la mentalité masculine, avec un regard réducteur sur le rôle des femmes au sein de la société. Elles sont désignées par les partis pour justement parler au nom des Irakiennes.

Nous avons un niveau assez appréciable de la représentation féminine au Parlement grâce au système de quotas, avec 80 députées sur 375 parlementaires, malheureusement, celles-ci sont sous le contrôle des chefs de parti et des groupes ethniques. La majorité est incapable de défendre les droits des femmes que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’hémicycle parlementaire. Elles sont brimées et celles qui osent font l’objet de menaces d’exclusion de la part des forces politiques qui les contrôlent.

En Irak, les filles sont mariées de plus en plus jeunes. Elles ont du mal à rejoindre les bancs de l’école en raison de la situation sécuritaire et économique. Les familles préfèrent investir sur les garçons qui poursuivent leurs études, alors que les filles s’occupent des tâches domestiques en attendant de trouver un mari. Il y a aussi cette islamisation des institutions éducatives qui a eu pour conséquence une série d’interdits imposés aux petites filles et aux enseignantes.

Dans certaines régions, les femmes ont été sommées de changer leur façon de s’habiller sous peine d’être exécutées, alors que la violence conjugale, frappée de la loi de l’omerta, connaît une ascension fulgurante. Chaque jour, des femmes meurent battues par leurs maris… Et le crime est souvent maquillé par une électrocution, une explosion de gaz ou un incendie. Les poursuites judiciaires sont insignifiantes.

La justice reste très faible devant la violence conjugale. Souvent, le juge préfère les compromis avec la famille plutôt que de condamner l’auteur. En cas de viol, alors que l’âge du mariage est fixé par la loi à 18 ans, le juge décide de marier la victime à son agresseur alors qu’elle a à peine 15 ans. Il se couvre avec l’accord de la famille. Comme il le fait en donnant de nombreuses autorisations pour le mariage de jeunes filles de moins de 15 ans. Les divorces ont augmenté de manière hallucinante. Pour le seul mois d’octobre 2016, il y a eu plus de 3500 divorces, dans la majorité des cas arbitraires, en raison de la polygamie.

La polygamie était-elle autorisée avant ?

Exceptionnellement. Elle n’est autorisée par le code du statut personnel que dans des cas très limités. Ce code est très positif pour la femme. S’il était bien appliqué, il n’y aurait pas eu autant d’atteintes. Par exemple, l’époux ne peut se remarier que si sa femme l’autorise et devant le juge, ou si elle est stérile ou atteinte d’une maladie grave. Dans la région du Kurdistan, les hommes contournent l’interdiction de la polygamie en se mariant en dehors de leur district.

Nous avons beaucoup travaillé sur la sensibilisation, en vain. La presse ne joue pas son rôle. Elle ne s’intéresse pas aux questions des droits de l’homme, particulièrement celles liées aux violences contre les femmes et aux inégalités.

Est-ce en raison de la situation sécuritaire ou parce que le sujet passe en seconde position par rapport à la crise politique que traverse le pays ?

D’abord, il y a trop de journaux et de chaînes de télévision. La majorité de ces médias appartiennent à des partis politiques, notamment de la mouvance islamiste chiite qui contrôle aussi les institutions sécuritaires. De ce fait, vous ne pouvez pas avoir une presse professionnelle. Elle agit soit sous l’influence des groupes ethniques, soit des groupes religieux.

Pourtant, la première décision prise après la chute de la monarchie, en 1950, a été d’interdire les lois ethniques. Aujourd’hui, elles sont sur le point d’être réinstaurées. Ces politiques sont décidées de l’extérieur et influent négativement sur la situation des Irakiennes, qui néanmoins continuent à résister.

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