formats

«Ici l’argent ne se compte pas, il se pèse»

Publié le 11/05/2017, par dans Non classé.

Un peu plus de la trentaine, le teint basané et la taille bien élancée, Saïd (nous l’appellerons ainsi pour préserver son identité) a travaillé durant six mois pour un contrebandier de Bir Al Atter, à Tébessa.
Son rôle consiste à charger et à décharger dans des entrepôts bien sécurisés. Il décrit un monde de non-droit où l’argent se pèse, l’omerta est loi et la sécurité des convois s’achète. Un peu inquiet, il a très peur que son ancien employeur l’identifie. « Il est capable de te tuer si jamais il découvre que j’ai parlé», ne cesse-t-il de répéter. Il était au chômage depuis des mois, lorsqu’un membre de sa famille lui a proposé le travail. « On discutait de ma situation de père de famille qui avait des difficultés à trouver un boulot en dépit de mes diplômes, puis il m’a lancé : ‘‘Veux-tu te faire de l’argent ? » J’ai tout de suite dit oui. Il m’a expliqué qu’il avait besoin de quelqu’un qui charge et décharge la marchandise.

Quarante-huit heures plus tard j’étais embarqué sur un camion de type Hillux, avec un chauffeur très expérimenté. Son téléphone n’a pas arrêté de sonner. Nous traversons la route à grande vitesse. Le poste de Bouchabka n’est pas très loin. Le chauffeur s’arrête. Il me demande d’aller ramener les paquets qui sont jetés derrière le mur de terre séparant l’Algérie de la Tunisie. Il faisait nuit.

Au bout d’une heure, les 1000 cartons de médicaments étaient déjà embarqués à bord du camion. Lors de leur déchargement dans un entrepôt à Bir Al Ater, j’ai compris qu’il s’agissait de psychotropes. Des produits interdits à l’importation. J’ai eu peur. J’ai compris en quoi consistait mon travail. Mais j’avais besoin d’argent et je me suis engagé à faire deux autres voyages la même journée. C’est un pactole intéressant. Je percevais 3000 DA pour chaque carton de médicaments, et jusqu’à 9000 DA, lorsqu’il s’agit de psychotropes ou de comprimés pour avortement.

C’était le jackpot. Un chauffeur touche entre 120 000 DA et 250 000 DA le voyage, selon la nature de la marchandise. Généralement, on ne lui dit pas ce qu’il transporte. Mais les plus anciens savent faire la différence entre les ballots de friperie, les cartons de médicaments et la drogue. J’en connais un qui au bout de trois ans a acheté une immense ferme à Skikda, une maison coloniale et un appartement à Tébessa, et a ouvert un commerce. Il a arrêté ce travail, mais aujourd’hui, il est devenu milliardaire.»

« Les barrons achètent la sécurité des convois»

Saïd sait que la limite entre la contrebande et le trafic d’armes est infime. Il sait que ses patrons ont des relations avec ces réseaux. « Il nous est arrivé de trouver une arme ou deux au milieu des ballots de linges utilisés. Mais cela est rare, et souvent nous vérifions en piquant la marchandise bien emballée dans de gros sachets noirs, avec des objets pointus pour voir si elle ne cachait pas des armes.

Mais nous savons que les trafiquants sont tous armés. Nous essayons de ne pas entrer en conflit avec eux. Cela peut nous coûter la vie», souligne Saïd. La peur, dit-il, fait partie de sa vie quotidienne. « Lorsque quelqu’un est recruté, la première des choses que les barrons lui disent est d’oublier le risque. Eux se chargent de sécuriser la route.

Moi-même j’ai travaillé durant plus de six mois et à aucun moment je n’ai été inquiété par les douaniers, gendarmes ou gardes-frontières. Je travaillais de jour comme de nuit, et c’est vrai que nous passions souvent par des pistes et des chemins escarpés, mais il nous arrive de passer par des barrages avec des camions bourrés de marchandises, sans qu’on soit arrêté. Mieux encore, j’ai fait des voyages de Bouchebka jusqu’à Alger, Skikda, Constantine, Guelma, Annaba et même Oran, sans aucun problème. Je ne peux pas dire que les complicités sont partout.

Cependant, il est certains que les gros bonnets sont aussi bien à Tébessa qu’à Alger et qu’ils s’assurent toujours que leurs marchandises arrivent à bon port. Ils payent la sécurité du convoi jusqu’à sa destination finale», révèle Saïd. Mal dans sa peau, il « regrette un peu» ce passage obligé dans le monde de la contrebande, qu’il ne connaissait pas avant. « Au début, je chargeais les petits cartons, censés être des médicaments.

Mais c’était des psychotropes ou des comprimés pour l’avortement. Mon employeur possède au moins une quarantaine de camions en majorité de type DAF, dotés de doubles réservoirs mais aussi de doubles parois qui leur permettent de prendre jusqu’à 10 tonnes de marchandises. C’est vrai que je gagnais de l’argent, mais je vivais dans une peur constante et un stress très pesant. J’avais tout le temps mal au ventre et le sommeil m’était pratiquement interdit», lance notre jeune interlocuteur.

Le regard un peu perdu, la voix entrecoupée par ses soupirs, il dit avoir chargé toutes sortes de produits interdits.
Cela va des médicaments, jusqu’aux fruits, en passant par les psychotropes, la friperie, l’or, le carburant et même les métaux et les faux billets. « Il m’est arrivé de charger jusqu’à dix camions de quincaillerie qui ont pris la destination de la Tunisie. Je sais que le propriétaire de la marchandise dépense pour chaque camion pas moins de 300 000 DA, qu’il partage entre les manutentionnistes et le chauffeur, du côté algérien. Une fois sur le territoire tunisien, c’est son partenaire qui prend en charge les frais.

Ce trafic ne se fait pas uniquement à destination de notre pays. Il est à deux sens. J’ai moi-même chargé de l’aliment de bétail et des cigarettes en direction de la Tunisie, et pas que….», note Saïd. Il raconte ses péripéties en pleine nuit, lorsqu’il récupérait les cartons jetés pêle-mêle à quelques mètres du territoire algérien, juste après le talus de terre, qui sépare les deux frontières.

Cela fait plus de six mois qu’il a arrêté ce « travail», et depuis il vit de l’argent qu’il a ramassé. « La contrebande a évolué dangereusement ici à Tébessa. Elle est bien organisée et génère un argent fou. Savez-vous qu’ici les barrons ne comptent pas Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Home Non classé «Ici l’argent ne se compte pas, il se pèse»
Facebook Twitter Gplus RSS
© Radio Dzair