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Et petit à petit, les migrants ont changé le regard de la société

Publié le 25/03/2016, par dans Non classé.

La pluie claque sur la baie vitrée de l’hôtel. A travers la vitre du premier étage, on aperçoit sur le parking cinq migrants subsahariens qui poussent des brouettes remplies de béton.
Dans la salle, dix-huit associations sont réunies autour d’une table pour unifier le travail de la société civile en faveur des migrants. L’une des participantes se lamente du racisme.

Une autre souligne que la prise en charge dans les hôpitaux s’est malgré tout améliorée. Soudain, assise à l’opposée de l’animatrice de la réunion, une grande jeune femme lance : « Vous voyez, nous, qui avons la peau noire, sommes là parmi vous aujourd’hui. Assis à la même table. Il y a quelques années, cela n’aurait pas été possible». La salle rit et applaudit. Josiane, migrante camerounaise de 36 ans, arrivée seule par la frontière sud il y a six ans, est aujourd’hui l’une des référentes du travail associatif en faveur des migrants à Oran.

En 2016, les associations estiment qu’au moins 100 000 migrants subsahariens sont présents en Algérie. La durée de leur séjour s’allonge : trois ans en moyenne, selon une enquête associative, 4 ans et 11 mois, selon les entretiens menés par El Watan Week-end dans les villes d’Alger et Oran. Conséquence : ils intègrent, tant bien que mal, la société. « A quoi voit-on que les choses ont changé? C’est simple, dans la rue, on ne se retourne plus quand on voit un subsaharien», estime Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran.

Marchés publics

A quelques kilomètres de là, face à la nouvelle promenade aménagée sur la corniche, Wahid, chef d’une petite entreprise de bâtiment, accueille Mohamed, un Malien qu’il emploie depuis plusieurs mois, pour manger un couscous en famille. « Mohamed est comme un fils pour moi. Je lui apprends le métier. Il apprend vite, il ira loin, explique l’entrepreneur qui laisse parfois le jeune migrant quelques jours seul dans l’une maison qu’il doit agrandir. Je ne ferai pas ça avec un employé algérien.

La plupart ne sont pas sérieux et pas dignes de confiance». Pour la réfection des trottoirs du quartier chic de Sidi Yahia à Alger, pour la construction d’une caserne à l’entrée de la ville de Ghardaïa, pour une centrale à gaz à Tamanrasset, pour la peinture et les travaux de plomberie de plusieurs services du CHU d’Oran, pour l’agrandissement d’une école à Saïda, les entrepreneurs algériens qui obtiennent des marchés publics emploient des migrants, sans permis de travail. Les particuliers font appel à eux pour construire des villas, rénover des bâtiments, faire le ménage ou garder des logements vides, comme cet ancien cadre du ministère des Affaires étrangères qui emploie le même homme, subsaharien, depuis quinze ans.

Accord

A Ouargla, l’arrestation et l’expulsion de la ville de plus de 2000 personnes début mars pose problème aux entrepreneurs. « 90% de nos employés étaient des migrants africains», se désole Messaoudi Belkhir, président de l’Union des entrepreneurs de la ville. Depuis, les forces de sécurité ont trouvé un compromis : en échange d’une liste des travailleurs étrangers employés, et de discrétion, elles ont promis aux chefs d’entreprise de n’interpeller aucun migrant.

Ce type d’accord informel a aussi été obtenu par les exploitants agricoles de la wilaya de Sidi Bel Abbès. Sous couvert de l’anonymat, un acteur économique explique : « Nous avons expliqué aux autorités que lorsque la police venait dans nos champs rafler ceux qui n’avaient pas de papiers, cela ralentissait notre production, car il fallait du temps pour trouver d’autres travailleurs. Et de toute manière, la plupart de nos employés dans les champs sont des migrants subsahariens». Un ancien responsable confirme : « Aujourd’hui, les subsahariens font les métiers que les Algériens ne veulent plus faire.

Nous avons besoin d’eux». Abdelouahab, trentenaire, raconte qu’à Ghardaïa, les migrants sont de plus en plus visibles : « La semaine dernière, en allant faire réparer mon véhicule, j’ai constaté que le garagiste avait employé un Malien comme mécanicien». Vidal, un Camerounais de 35 ans au look impeccable, est installé en Algérie depuis cinq ans : « Je suis diplômé. J’ai essayé de chercher un emploi avec un CV, on m’a répondu : ‘‘Nous privilégions nos frères ». Je me rabats sur la peinture et la maçonnerie». Vidal a tissé un réseau : des entrepreneurs algériens font appel à lui lorsqu’ils ont besoin de donner un coup d’accélérateur à leurs chantiers. Tous les entrepreneurs interrogés par El Watan Week-end affirment que les migrants ne sont pas forcément payés moins que les travailleurs algériens. « Ils travaillent plus vite et plus sérieusement. On est sûr que le chantier sera livré à temps», explique Messaoudi Belkhir. « Un manoeuvre subsaharien est payé 1500 DA par jour, un Algérien 1200 DA, raconte Jean, migrant rwandais. Pour les maçons c’est différent : 500 DA le mètre carré d’ouvrage pour un migrant, 700 DA pour un Algérien».

Consommateurs

Si en travaillant et en résidant plus longtemps dans le pays, les migrants sont désormais acteurs de l’économie du pays, ils sont aussi une source de revenu pour de nombreux Algériens. Selon les entretiens réalisés par El Watan Week-end, plus de 11 millions de dinars sont versés chaque mois à des propriétaires oranais par des migrants, rien que pour le loyer.

Quand ils vivent dans des garages, des sous-sols et des appartements, tous les migrants interrogés déclarent payer des factures : parfois le forfait est fixe comme pour cette femme de 32 ans qui verse 3000 DA tous les 3 mois, parfois non. « Je paye l’intégralité des factures Sonelgaz et d’eau qui arrivent au nom de la propriétaire», explique une Camerounaise de 29 ans, arrivée en Algérie il y a deux ans. En moyenne, le montant des factures est de 765 DA par mois. Les migrants interrogés dans les villes d’Alger et d’Oran déclarent dépenser en moyenne 3840 DA par mois en forfait de téléphone portable et internet 3G ainsi que 2500 DA mensuels pour leur transport. Ceux qui ont des enfants déclarent dépenser en moyenne 8687 DA pour les couches, le lait et la scolarisation dans le privé.

Dans les quartiers où ils sont installés, ils sont désormais des consommateurs particuliers aux yeux Lire la suite

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