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Entre «fécondité politique» et résistance au wahhabisme

Publié le 08/03/2017, par dans Non classé.

La révolution démographique a entraîné une forte portée dans la sphère sociale et politique.
Youssef Courbage, démographe libanais, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED, Paris), était attendu, ce samedi, au Palais de la culture, pour donner une conférence sur les « Contre-transitions démographiques dans le Monde arabe», dans le cadre d’un colloque organisé par l’association Les Amis de Abdelhamid Benzine sur le thème « Démographie et Développement». Sa demande de visa ayant essuyé un refus aussi inexplicable que scandaleux – comme nous le rapportions dans notre édition de lundi –, il n’a pas pu participer « physiquement» à cette rencontre. Et c’est Fatma Oussedik, conceptrice du volet scientifique du colloque, qui s’est chargée de présenter sa communication.

Fatma Oussedik souligne d’emblée que Youssef Courbage se rendait compte, à la faveur de ses enquêtes de terrain, que « la natalité retourne à la hausse» dans la majorité des pays arabes, et que « la transition démographique attendue n’était pas complètement réalisée». S’agissant de la reprise de la natalité en Algérie qui a été constatée à partir du début des années 2000, donc au sortir de la « décennie noire», elle précise : « Nous étions quelques sociologues à dire qu’il ne fallait pas crier tout de suite à la transition, que l’Algérie passait, surtout dans ces années-là (les années 1990, ndlr), par des moments très difficiles qui pouvaient expliquer que le rapport à l’instinct de vie, à la procréation, soit atteint dans toutes les populations qui étaient surtout occupées à survivre, considérant les violences qu’elles subissaient.»
Selon la définition de l’INED, « la transition démographique désigne le passage d’un régime traditionnel où la fécondité et la mortalité sont élevées et s’équilibrent à peu près, à un régime où la natalité et la mortalité sont faibles et s’équilibrent également».

Si Courbage parle de « contre-transition», c’est qu’il y a eu une séquence dans l’histoire contemporaine des sociétés arabes où, à des degrés et des rythmes différenciés, il y a eu un recul de la fécondité, voire un contrôle assumé des naissances. Le chercheur considère qu’il y avait matière à y voir « des raisons d’optimisme» en relevant une « rapidité de la transition démographique dans la région arabe».

Transition démographique et transition démocratique

Explorant le lien entre transition démographique et transition démocratique, il note que nombre d’observateurs « mettaient en corrélation» la première avec les « effets favorables» de la seconde. « On a beaucoup lié les ‘‘révolutions arabes » à la transition démographique. Il y aurait ainsi, comme effet de la transition démocratique, des relations plus égalitaires dans les familles, des marchés d’emploi qui, du fait de la baisse des natalités, n’avaient plus le couteau sur la gorge, et une nouvelle structure d’âge qui favoriserait le développement économique, l’accroissement de l’épargne national et l’investissement», écrit Courbage.

Parmi les autres effets de cette corrélation heureuse, « une réduction des disparités de revenus, une répartition plus équilibrée du savoir et un essor des classes moyennes». Lequel essor « favoriserait le pluralisme politique». Une lecture qui le conduit à émettre cette hypothèse : « Il n’était donc pas exagéré de penser que la transition démographique mènerait à une transition démocratique politique.»

Fatma Oussedik saisit la perche au vol en suggérant : « Là, je voudrais bien qu’on ait un débat, une réflexion, sur le sort des classes moyennes dans nos pays autoritaires.» Une telle réflexion porterait, le cas échéant, tout particulièrement sur « les violences qu’elles subissent et leur disparition quasi-programmée à chaque fois que ces pays parviennent à produire de la classe moyenne, c’est-à-dire des catégories susceptibles d’avoir, en plus de l’amélioration de leurs conditions de savoir et de revenus, des revendications citoyennes», postule-t-elle.

2400 habitants au kilomètre carré en égypte

L’auteur de Le Rendez-vous des civilisations (avec Emmanuel Todd, Seuil, 2007) s’interroge ensuite : « Et maintenant, où va-t-on ? Le Printemps arabe ou l’hiver islamiste ?», tout en se demandant si « le message peut rester optimiste». Il évoque aussitôt Gilbert Achcar, intellectuel de gauche libanais et son livre qui annonce de but en blanc la couleur : Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (Actes Sud, 2017). Courbage a remarqué que dans les librairies parisiennes, « chez Gilbert ou à la Fnac, 9 livres sur 10 sur le Monde arabe donnent la même vision pessimiste».

Passant en revue les mouvements démographiques au sein du Monde arabe, pays par pays, il attaque par le cas égyptien avec ce constat sans appel : « On assiste en Egypte à une contre-transition démographique avérée.» Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. « Depuis plus de 100 ans, l’Egypte s’efforce de faire baisser la fécondité.

Cette fécondité a décru, donc, dans ce moment optimiste, jusqu’en 2005. Mais contrairement aux expectatives, elle augmente à nouveau», souligne le démographe. L’indice de fécondité au pays d’Oum Kalthoum était de 3,4 enfants par femme en âge de procréer, en moyenne, en 2015. Avec une population qui avoisine les 100 millions d’habitants, « l’Egypte utile, précise-t-il, c’est 40 000 km2, et une densité irrespirable de 2400 habitants au kilomètre carré».

Reprise de la natalité en Tunisie

Présentée comme le modèle à suivre, la Tunisie, tempère-t-il, ne fait pas tellement exception. Notre voisin de l’Est « présente en réalité des tendances déconcertantes qui ne sont pas lisibles (…) alors qu’on crie à la jonction entre transition démographique et transition démocratique dans le cas de la Tunisie». Dans une récente interview accordée à La Tribune de Genève (édition du 6 novembre 2015), Courbage déclare : « Mon explication est que la Tunisie a avancé de manière très brutale. La baisse de la natalité a été foudroyante : on est passé de plus de 7 enfants par femme dans les années 1960 à moins de 2 en l’an 2000, soit comme la France et un peu plus que la Suisse. Dans ce contexte, il se peut qu’il y ait eu une réaction du type : ‘‘ça suffit ».

Est-ce un retour aux valeurs familialistes traditionnelles ? C’est possible.» A la question de savoir si les islamistes ont pesé dans ce regain de natalité, il répond : « J’exclus la thèse islamiste. J’exclus que l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha en Tunisie, de Morsi en Egypte ou du Parti de la justice et du développement au Lire la suite

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