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Derrière l’arbre de «l’esclavage»

Publié le 03/12/2017, par dans Non classé.

Par Ali Bensaâd

Professeur à l’Institut français de géopolitique, Paris 8
L’onde de choc créée par la diffusion de la vidéo de CNN sur la « vente» de migrants en Libye ne doit pas se perdre en indignations.

Et il ne faut pas que les crimes révélés occultent un malheur encore plus vaste, celui de centaines de milliers de migrants africains qui vivent et travaillent depuis des décennies, en Libye et au Maghreb, dans des conditions extrêmes d’exploitation et d’atteinte à leur dignité. Ces véritables crimes contre l’humanité ne sont, hélas, par ailleurs, pas spécifiques à la Libye. A titre d’exemple, les bédouins égyptiens ou israéliens, par ailleurs supplétifs sécuritaires de leurs armées, ont précédé les milices libyennes dans ces pratiques qu’ils poursuivent toujours et qui ont été largement documentées.

Ces crimes contre l’humanité, en raison de leur caractère particulièrement abject, méritent d’être justement qualifiés. Il faut s’interroger si le qualificatif « esclavage», au-delà de la juste opprobre dont il faut entourer ces pratiques, est le plus scientifiquement approprié pour comprendre et combattre ces pratiques d’autant que l’esclavage a été une réalité qui a structuré pendant un millénaire le rapport entre Maghreb et Afrique subsaharienne. Il demeure le non-dit des inconscients culturels des sociétés de part et d’autre du Sahara, une sorte de « bombe à retardement». « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde», disait Camus. Et la Libye est un condensé des malheurs du monde des migrations. Il faut donc les saisir par-delà le raccourci de l’émotion.
D’abord, ils ne sont nullement le produit du contexte actuel de chaos du pays, même si celui-ci les aggrave. Depuis des décennies, chercheurs et journalistes ont documenté la difficile condition des migrants en Libye qui, depuis les années 1960, font tourner pour l’essentiel l’économie de ce pays rentier. Leur nombre a pu atteindre, certaines années, jusqu’à un million pour une population qui pouvait alors compter à peine 5 millions.

C’est dire leur importance dans le paysage économique et social de ce pays. Mais loin de favoriser leur intégration, l’importance de leur nombre a été conjurée par une précarisation systématique et violente comme l’illustrent les expulsions massives de migrants qui ont jalonné l’histoire du pays, notamment en 1979, 1981, 1985, 1995, 2000 et 2007. Expulsions qui servaient tout à la fois à installer cette immigration dans une réversibilité, mais aussi à pénaliser ou gratifier les pays dont ils sont originaires pour les vassaliser. Peut-être contraints, les dirigeants africains alors restaient sourds aux interpellations de leurs migrants pour ne pas contrarier la générosité du « Guide» dont ils étaient les fidèles clients. Ils se tairont également quand, en 2000, Kouza Moussa, l’ancien responsable des services libyens, aujourd’hui luxueusement réfugié à Londres, a organisé un véritable pogrom où périrent 500 migrants africains assassinés dans des « émeutes populaires» instrumentalisées.

Leur but était cyniquement de faire avaliser, par ricochet, la nouvelle orientation du régime favorable à la normalisation et l’ouverture à l’Europe et cela en attisant un sentiment anti-africain pour déstabiliser la partie de la vieille garde qui y était rétive. Cette normalisation, faite en partie sur les cadavres de migrants africains, se soldera par l’intronisation de Gueddafi comme gardien des frontières européennes. Les migrants interceptés et ceux que l’Italie refoule, en violation des lois européennes, sont emprisonnés, parfois dans les mêmes lieux d’aujourd’hui, et soumis aux mêmes traitements dégradants. En 2006, ce n’est pas 260 migrants marocains qui croupissent, comme aujourd’hui, dans les prisons libyennes, ceux dont la vidéo a ému l’opinion, mais 3000 et dans des conditions tout aussi inhumaines. Gueddafi a signé toutes les conventions que les Européens ont voulues, sachant qu’il n’allait pas les appliquer. Mais lorsque le HCR a essayé de prendre langue avec le pouvoir libyen au sujet de la Convention de Genève sur les réfugiés, Gueddafi ferma les bureaux du HCR et expulsa, en les humiliant, ses dirigeants le 9 juin 2010. Le même jour, débutait un nouveau round de négociations en vue d’un accord de partenariat entre la Libye et l’Union européenne et le lendemain, 10 juin, Gueddafi était accueilli en Italie. Une année plus tard, alors même que le CNT n’avait pas encore établi son autorité sur le pays et que Gueddafi et ses troupes continuaient à résister, le CNT a été contraint de signer avec l’Italie un accord sur les migrations, dont un volet sur la réadmission des migrants transitant par son territoire.

Hier, comme aujourd’hui, c’est à la demande expresse et explicite de l’UE que les autorités libyennes mènent une politique de répression et de rétention de migrants. Et peut-on ignorer qu’aujourd’hui traiter avec les pouvoirs libyens, notamment sur les questions sécuritaires, c’est traiter de fait avec des milices dont dépendent ces pouvoirs eux-mêmes pour leur propre sécurité ? Faut-il s’étonner après cela de voir des milices gérer des centres de rétention demandés par l’UE ? Alors que peine à émerger une autorité centrale en Libye, les pays occidentaux n’ont pas cessé de multiplier les exigences à l’égard des fragiles centres de pouvoir balbutiant, pour leur faire prendre en charge leur protection contre les migrations et le terrorisme au risque de les fragiliser, comme l’a montré l’exemple des milices de Misrata. Acteurs importants de la réconciliation et de la lutte contre les extrémistes, elles ont été poussées à combattre quasiment seules Daech à Syrte. Elles en sont sorties exsangues, gagnées par le doute et fragilisées face à leurs propres extrémistes. Les rackets, les kidnappings et le travail forcé pour ceux qui ne peuvent pas payer, sont aussi le lot des Libyens, notamment ceux appartenant au camp des vaincus, détenus dans ce que les Libyens nomment les « prisons clandestines». Libyens mais plus souvent migrants, qui ne peuvent payer, sont mis au travail forcé pour les propres besoins des miliciens ou en les « louant» ponctuellement le temps d’une captivité, qui dure de quelques semaines à quelques mois pour des sommes dérisoires.

Dans la vidéo de CNN, les sommes évoquées, autour de 400 dinars libyens, sont faussement traduites par les journalistes, selon le taux officiel fictif, en 400 dollars. En réalité, sur le marché réel, la valeur Lire la suite

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