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Dernière interview de Malek Chebel à El Watan (2015): «Le Coran doit être abordé de manière consciencieuse et libre»

Publié le 16/11/2016, par dans Non classé.

Nous reproduisons ici, la dernière interview accordée à El Watan en date du 6 juillet 2015, par Malek Chebel, anthropologue des religions et philosophe, mort le 12 novembre dernier à Paris des suites d’une longue maladie.

Créateur de l’expression « Islam des Lumières», Malek Chebel est l’auteur de 35 livres spécialisés sur le monde arabe et l’islam. Il a fait partie du Groupe des Sages qui, auprès de Romano Prodi, président de la Commission européenne, réfléchissait aux implications culturelles induites par l’Europe, notamment dans ses rapports avec la rive sud de la Méditerranée, à l’origine de l’élaboration de la première charge euro-méditerranéenne. Il s’intéresse aujourd’hui particulièrement aux travaux de l’UpM, l’Union pour la Méditerranée.

Qu’est-ce qu’être musulman aujourd’hui ?

Le musulman d’aujourd’hui est d’abord un musulman moral, j’entends par là que le rituel – je vais à la mosquée, et je m’en débarrasse – ne constitue plus un critère suffisant. Et crier à la tribune que les autres citoyens sont de mauvais musulmans n’est plus que l’expectoration d’unhistrion sans grande portée. J’entends une morale individuelle, évidemment non pas celle qui juge, mais celle qui se juge. Une morale de responsabilité et non une morale de devoir. Un musulman doit être en plus un citoyen modèle, vertueux et tolérant selon la définition même qu’en donne le Coran.

Etre musulman, n’est-ce pas un rapport personnel à Dieu et à sa pratique religieuse ?

L’un ne va pas sans l’autre : vous ne pouvez prétendre atteindre au sacré, et Dieu est quand même – à ce point de vue – le « Sacré absolu» si vous n’avez pas d’abord pacifié votre relation à vous-même et à vos voisins.

Il faut savoir par exemple que celui qui précède tout le monde à la salle de prière pour gagner des places aux yeux des hommes n’a aucune valeur intrinsèque et n’est musulman que pour lui-même. Même chose pour celui qui cherche à occuper un poste politique (l’inverse est vrai,un homme politique qui croit tromper son monde en se courbant provisoirement devant l’imam), et bien entendu le cupide qui veut s’habiller de vertu.

Qu’en est-il du libre arbitre ? Quelle est la place et le statut de la parole libre ? De la laïcité?

Hélas, le libre arbitre, la parole libre, la laïcité et même le concept de raison n’ont pas de placetout le temps que l’islam sera en crise. Ces attributs de l’être humain ne s’acquièrent qu’après coup, et après des luttes acharnées entre différents magistères. Il faut mener la révolution de lapensée islamique avant de voir naître sur le long terme une pensée libre, non pas opposée au dogme, mais opposée à la tartufferie, le faux semblant, l’hypocrisie des hypocrites, la prise de distance avec les démagogues de tout poil qui manipulent la Parole coranique et qui, toujours insatisfaits, mettent des gandouras immaculées et se présentent dans tel meeting auréolés de leurs galons usurpés.

Vous qui avez traduit le Coran, vous abordez dans vos travaux tous les sujets tabous relatifs aux femmes, à l’amour, au sexe… Qu’en concluez-vous ? Qu’en est-il de l’égalité des sexes, de la tolérance, de l’amour en islam ?

Ces questions sont le fruit d’une marche exigeante de la société tout entière vers une égalité, non pas par des hadiths ou des versets coraniques, qui, certes, forment une sagesse immuable, mais qui sont très peu réactifs selon les époques, mais en se référant aux constituants sociaux et politiques élaborés par les citoyens eux-mêmes.

La Constitution, le code civil, le code de la famille, le code du travail, le droit en général, les luttes sociales, le combat de la femme, les prises de position de telle ou telle personnalité respectable et crédible font avancer les choses, mais pas l’imam qui se sécurise lui-même en débitant des sommes appréciables de hadiths, mais qui, pour la plupart, ne sont pas adaptés à notre temps présent.

Cela étant, à titre personnel, je ne fais pas l’amalgame entre un bon imam qui connaît par cœur le Coran et qui est moderne, qui donne de bons conseils aux jeunes, qui les appelle sincèrement à ne pas se fourvoyer, et un imam ignorant qui prêche la guerre sainte à tous les coins de rue. Il faudrait que la corporation des imams puisse se séparer à l’interne des faiseurs malhonnêtes, des aventuriers, des semeurs de haine.

Pourquoi les musulmans ne savent plus ou n’osent plus parler d’amour, de désir, de sexualité. Est-ce haram ? Le mariage temporaire, ezzaouadj el moutaa est-il d’essence religieuse ? A-t-il une légitimité aujourd’hui ? Le voile semble prendre une place de premier plan dans les débats de société ? Est-ce là l’essentiel ?

Les questions de l’intime, désir, sexualité, mariage de jouissance, voile, l’amour, etc. sont par essence très personnels, que ce soit en islam ou ailleurs. Aussi, dès le début, l’instance morale s’est-elle rapidement emparé du sujet, non pour le condamner, mais pour l’expliquer aux jeunes mariés qui avaient besoin de se confier.

Des théologiens peu scrupuleux en ont fait un commerce de réputation, lequel peu à peu a entraîné les dérives que l’on connaît. Le mot haram est venu sanctionner non pas le côté délétère de la liberté sexuelle (que les jeunes acquièrent de toute façon, car la nature est ainsi faite), mais la crainte que cette liberté quitte définitivement les mains de ceux qui l’instrumentalisent. Là encore, comme pour la politique, je ne juge pas les personnes, mais les actes.

Pourquoi les oulémas autoproclamés ne renvoient-ils de l’islam qu’interdits, gomment l’amour, l’humanisme, la tolérance ? Et propagent un islam intégriste ?

Il faut savoir que l’islam – religion de paix et de fraternité – devient une idéologie et une politique à partir du moment où l’imam, le « alim» ou le moufti sortent de leur rôle d’éducateurs pour devenir des imprécateurs pour lesquels la foi est polluée d’avance et que eux sont capables de la purifier en lieu et place des croyants et surtout des croyantes, plus infantilisées que leurs homologues masculins.

Les « oulama» autoproclamés sont des cellules tueuses dans des corps sains. Il ne faut en aucun Lire la suite

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