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De l’urgence de relire Mohammed Arkoun

Publié le 20/06/2017, par dans Non classé.

Mohammed Arkoun (1928-2010) est l’un des plus éminents spécialistes de la pensée islamique. Il a initié une véritable révolution copernicienne dans le champ de la recherche dédiée à l’étude et l’analyse du fait religieux.
L’auteur de Pour une critique de la raison islamique a bouleversé les concepts et les codes de l’islamologie classique en développant une nouvelle discipline qui fera école : l’islamologie appliquée. Celle-ci opère une lecture critique du religieux en mobilisant toutes les ressources des sciences sociales, loin des « clôtures dogmatiques» et des mytho-idéologies des « gestionnaires du sacré».

Arkoun, répète-t-on partout, est un auteur trop difficile à suivre ; il est impénétrable ajoutent certains, tant il accumule les concepts incompréhensibles même pour les plus familiers des sciences de l’homme et de la société. Il puise dans toutes les disciplines tout en montrant leurs limites quand elles traitent de la pensée islamique», écrit Mohammed Arkoun dans Humanisme et Islam (Barzakh, 2006, p24). De fait, le pape de l’islamologie appliquée a dû s’accommoder de cette réputation d’érudit hermétique à la pensée inaccessible.

Il avait parfaitement conscience de la réception qui était faite à son œuvre, et où se mêlent adulation des disciples et résistance tenace de la scolastique traditionnelle à son audacieuse approche scientifique du religieux. Dans un entretien avec Ghaleb Bencheikh sur France 2 (diffusé le 28 février 2010), le professeur Arkoun expliquait comment l’irruption du fait coranique au VIIe siècle, au Hijaz, constituait une double subversion, à la fois à l’égard de la « religion polythéiste» (car, précise-t-il, « le polythéisme est une religion pour les anthropologues») et des deux traditions monothéistes qui avaient précédé l’islam.

De la même façon, la pensée de Mohammed Arkoun, le changement de paradigme qu’il a opéré, ont été considérés comme une double subversion, une rupture épistémologique tant vis-à-vis des tenants de l’orthodoxie religieuse que des courants de l’islamologie classique qui n’avaient pas suffisamment questionné les conditions de la formation des grands récits métaphysiques.

Dans les territoires de « l’impensé» islamique

A travers ce qu’il appelle « l’islamologie appliquée», l’auteur de La Pensée arabe propose une approche pluridisciplinaire dans l’analyse du corpus coranique et du « logiciel» théologique musulman : histoire, anthropologie, philosophie, philologie, linguistique, sémiologie… Dans sa ligne de mire, « l’intelligibilité de la foi». Pour lui, la « croyance est une construction sociale». Et si la foi relève de l’intime, le religieux, lui, est un système qui n’échappe pas au tempérament des hommes, aux intrusions du politique, aux luttes de pouvoir, aux arrangements sectaires avec la vérité, aux mœurs sociales et aux humeurs de l’époque.

Son projet était d’ouvrir un horizon de sens dans des territoires peu explorés, ce qu’il appelle « l’Impensé dans la pensée islamique contemporaine». L’auteur de De Manhattan à Baghdad. Au-delà du Bien et du Mal (avec Joseph Maïla) s’est, en l’occurrence, évertué à « détecter dans le discours islamique actuel (…) des problèmes que l’on refuse de penser pour des raisons politiques ou faussement religieuses» (L’Humanité du 13 novembre 2001).

Intervenant lors de l’hommage rendu à Mohammed Arkoun par notre journal le 18 décembre 2010 dans le cadre des « Débats d’El Watan», le professeur Yadh Ben Achour, juriste tunisien de renom et spécialiste des théories politiques de l’islam, a minutieusement décortiqué le travail de « déconstruction de la pensée religieuse orthodoxe» accompli par Arkoun : « Appliquant à l’islam des méthodologies inspirées des travaux de Roger Bastide, Fernand Braudel, Michel Foucault, Marcel Gauchet, René Girard, Arkoun démonte les mécanismes de transcendantalisation, d’idéologisation, de manipulations que la pensée islamique théologique et juridique a connus par le fait de cette alliance entre les intérêts du pouvoir politique et la classe des oulémas», indique Yadh Ben Achour.

Dans la foulée, il rappelle cette distinction fondamentale faite par Arkoun entre « le fait coranique et le fait islamique», autrement dit entre le texte matriciel de référence et son interprétation, son « actualisation» et sa traduction sociale, politique, juridique… au sein des sociétés qui s’en sont inspirées.

« Le Coran est lu comme un texte abstrait, c’est-à-dire au-dessus de l’histoire et de la condition humaine», note le professeur Ben Achour, alors qu’Arkoun, lui, propose d’aborder le texte coranique « non seulement par son insertion dans les conditions historiques de sa Révélation, mais également dans les conditions historiques qui sont les nôtres, notamment l’évolution des sciences de l’herméneutique : l’histoire comparée des religions, la linguistique, la sémiologie, l’anthropologie religieuse.

C’est par l’intermédiaire de ces sciences qu’on pourra accéder à une analyse critique du texte coranique». Le juriste cite un autre principe cardinal de l’appareil conceptuel arkounien : l’idée qu’il faille « renoncer à toute lecture linéaire qui privilégie la logique grammaticale», soulignant qu’Arkoun a parlé du Coran en tant que « discours de structure mythique» ; un texte ouvert empreint de « merveilleux».

Variations du corpus coranique

Dans Lectures du Coran, Mohammed Arkoun distingue quatre éléments structurels dérivés du corpus coranique. Il note : « Qu’est-ce qui différencie les stades de la Parole de Dieu du discours coranique (DC ou biblique ou évangélique) du Corpus officiel clos (COC), des Corpus interprétés (CI) ? Il est essentiel que le lecteur pénètre dans ces distinctions qu’imposent la linguistique et l’histoire à la fois.

Car nous sommes habitués, depuis quatorze siècles, à télescoper dans le seul mot ‘‘Coran » des niveaux très différents de production du sens de l’ensemble d’énoncés rassemblés et exploités sous cette appellation» (Lectures du Coran, Albin Michel, p15). Ces nuances appellent donc à un effort de contextualisation, de mise en situation et de mise en perspective historique en tenant compte des régimes discursifs et des contextes d’énonciation. Arkoun se montre particulièrement attentif au passage de la révélation orale à la révélation écrite, incarnée par le « Mushaf», le Coran écrit.

« La seconde phase sémio-linguistique de l’histoire de la Révélation manifestée dans le ‘‘Coran » est le processus de sa fixation graphique dans ce qui est devenu pour tous les croyants le ‘‘Mushaf », un ensemble de pages reliées en un volume», dissèque l’islamologue. Analysant le « Corpus officiel clos», il précise que celui-ci « désigne la grande unité de textes rassemblés en un volume». « L’examen linguistique de ces textes, poursuit-il, révèle une diversité des discours, donc la nécessité d’une typologie plus fine que la distinction trop générale des sourate mecquoises Lire la suite

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