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De l’exaltation révolutionnaire à la liquidation physique

Publié le 22/01/2017, par dans Non classé.

J’ai 18 ans, moi !» lâche, hilare, Youcef, en faisant malicieusement inverser le 8 et le 1 de son âge « biologique».
Force est de le reconnaître : Youcef Ferhi (alias Boulsane), l’un des pionniers de la presse nationale, dégage en effet une énergie, une joie de vivre, une faconde truculente et jouissive, qui tranchent avec le poids de ses années et sa carrière au long cours passée dans un métier qui a la réputation de vous presser comme un citron et vous user jusqu’à la corde. Son secret ? « Il faut rire», sourit-il.

« Chaque jour où tu ne ris pas est une journée de perdue», professe notre glorieux aîné qui fut au cœur de la grande aventure de la presse post-indépendance, avec ses moments de grâce et ses désillusions. Une histoire qu’il relate dans un livre-témoignage : 10 ans de presse. 1962-1972, paru aux éditions Dahlab en 2013. Curieusement, le livre est passé quasiment inaperçu. Il s’agit pourtant d’un document précieux, utile aussi bien pour les gens de la profession que pour le lecteur désireux de se faire une idée des coulisses des rédactions et des arcanes éditoriales qui ont contribué à façonner le paysage médiatique DZ.

Outre le mérite de consigner l’expérience personnelle de son auteur, depuis Al Chaâb (en langue française) jusqu’à l’éphémère Le Cri du Sahel qu’il a fondé au début des années 2000, en passant par Algérie-Actualité qu’il a dirigé de 1965 à 1972, ce livre a le mérite d’être étayé par un important corpus d’archives, dont des photographies prises sur le vif et quelques-unes, mémorables, qui nous replongent gaiement dans l’ambiance de l’époque.

Al Chaâb en français, premier quotidien postcolonial

Né en 1936 à Tefersa, près de la Kaâla des Beni Abbas (wilaya de Béjaïa), le jeune Youcef interrompt ses études lors de la grève des étudiants de mai 1956 ; il ne les reprendra qu’après l’indépendance, avec une licence en droit à la clé, obtenue quelques années plus tard. Le 25 juillet 1962, une « affectation pour les Finances» dans la poche, il croise, boulevard Khemisti, Sid Ahmed Baghli, un proche de M’hammed Yazid, l’ancien ministre de l’Information du GPRA.

Il se retrouve alors dans une réunion au Palais du gouvernement présidée par M’hammed Yazid et Salah Louanchi. « C’était parti pour une aventure des plus exaltantes», écrit-il. Référence à la création du tout premier quotidien national de l’Algérie indépendante : Al Chaâb. « Le 19 septembre 1962, à deux heures du matin, naissait, sans aucune assistance étrangère, Al Chaâb, le premier grand quotidien national d’information en langue française, sous l’égide du FLN, à la veille des élections de l’Assemblée nationale constituante», note-t-il solennellement.

Sur la Une du numéro inaugural, cette manchette : « Demain : tous aux urnes pour élire notre Assemblée constituante». Sous le titre : « Algérien ! Voici ton journal», l’édito de ce premier numéro proclame : « Algérien ! Al Chaab, le journal que tu attendais paraît enfin. Comme tu peux t’en douter, les difficultés que nous avons dû vaincre ont été nombreuses. Réunir une équipe suffisamment compétente, trouver la formule la plus judicieuse et la plus agréable, organiser une administration et un réseau de diffusion, remettre en état les locaux de l’imprimerie de l’ex-Echo d’Alger, qui furent le bastion de la colonisation et de l’OAS, tout cela a demandé beaucoup de temps, d’argent, de travail et d’efforts créateurs.»

« C’est en ‘‘journalisant » que l’on devient journaliste»

Le fondateur d’Algérie-Actualité précise : « La mission de créer un grand quotidien avait été confiée par Mohamed Khider, membre du bureau politique du FLN chargé de l’Information et des Finances, à Salah Louanchi, aidé de Serge Michel, dit 3e collège». De son vrai nom Lucien Douchet, intellectuel libertaire et fervent militant anticolonialiste, Serge Michel est « le père technique de la presse quotidienne nationale», résume Ferhi. Cette entreprise audacieuse commence par la nationalisation des sièges de la presse coloniale.

C’est ainsi que Serge se charge de récupérer les locaux de L’Echo d’Alger. Youcef Ferhi se souvient que « l’imprimerie était dans un état lamentable (…), la rotative avait été dynamitée». Serge Michel écrira des années plus tard dans Révolution Africaine : « Nous n’avions toujours pas de journalistes. Mais l’avenir était abondamment ensoleillé et nous étions persuadés que c’est en ‘‘journalisant » que l’on devient journaliste» (in : Revaf du 31 juillet 1987, témoignage reproduit in extenso par Ferhi). Et d’ajouter : « Nous nous mîmes au travail et le journal sortit de nos presses rafistolées : Al Chaâb (…). Ce n’était encore qu’un essai, un numéro zéro. Il fallait former les équipes de la rédaction, de l’imprimerie, et, surtout, de la diffusion qu’il fallut inventer de toutes pièces.»

Youcef Ferhi sera chargé de couvrir les débats de l’Assemblée comme rédacteur parlementaire tout en se voyant confier la rubrique « nationale». Parmi les autres noms de cette équipe rédactionnelle : Noureddine Tidafi, Lounes Larbi, Rabah Ameur, Mohamed Arabdiou, Ahmed Hasnaoui, Mohamed Hached, Rabah Mahiout… « et un groupe de transfuges du commissariat politique de l’ALN», dont le poète Djamel Amrani.

« Nous étions mariés au journal»

Après le numéro zéro, d’autres éléments viendront renforcer la rédaction : Rabah Saâd Allah, Ali Hafied, El Hadi Boulenouar… et les dessinateurs Tewfik et Haroun. L’équipe comptait également « trois amis étrangers acquis à la cause algérienne : Noël Favrelière, Susane Lifinska et Louis Weinigel». Youcef confie dans la foulée : « Dès le numéro zéro, Salah et Serge me chargent de suivre les travaux de l’Assemblée nationale. Pour un néophyte, c’était loin d’être une sinécure, encore moins pour quelqu’un qui vient juste de découvrir ce qu’est un ‘‘lead » (Qui ? Quoi ? Quand ? Où ? Pourquoi ? Comment ?), un typomètre, une lettrine, une cicéro… Il fallait se jeter à l’eau et je m’y suis jeté.» A ses débuts, Al Chaâb faisait 4 pages grand format (ou broadsheet). Le 29 septembre 1962, il passe à 6 pages. « Des
30 000 exemplaires du 5 décembre 1962, Al Chaâb avait atteint les 60 000 exemplaires entre août et octobre 1963, concurrençant Alger Républicain», nous informe l’auteur.

La première année après l’indépendance verra beaucoup de mouvement au sein des rédactions pionnières. « A la fin de l’année Lire la suite

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