formats

Dans le ghetto de Oued El Kerma

Publié le 09/07/2017, par dans Non classé.

Sous un pont en béton armé enjambant Oued El Kerma et situé sur le tronçon d’autoroute reliant Baba Ali à Baraki a pris place, depuis quelques mois, un campement pour migrants subsahariens.
Outre la fonction d’hébergement qu’il assure aux migrants de passage, le site permet surtout à ses pensionnaires de recréer un semblant de vie sociale et reconstruire les liens malmenés par la dureté de la traversée et la violence de l’exil. Un îlot d’humanité dans une mare de désolation. On s’en souvient : une vidéo du nouveau camp de migrants installé sous un pont en béton armé, sur le tronçon d’autoroute reliant Baraki à Baba Ali, avait beaucoup circulé sur les réseaux sociaux durant ce Ramadhan 2017 et était même devenue virale. Depuis, plusieurs images de ce type ont inondé Facebook, donnant lieu, bien souvent, à des commentaires infects.

Une campagne hystérique s’en est suivie, voyant dans ce camp improvisé le nouveau symbole de « l’invasion des Africains». Certains hurluberlus sont allés jusqu’à imaginer un plan sioniste d’invasion de l’Algérie moyennant ce qu’ils considèrent comme un « Cheval de Troie» migratoire. Le sujet a même fait la « Une» d’une feuille de chou médiocre.

Mais, contrairement à l’opération de police de décembre dernier au cours de laquelle des centaines d’immigrés subsahariens ont été reconduits aux frontières manu militari, et qui avait suscité une vive émotion, cette fois-ci, les autorités semblent avoir retenu la leçon. Pas de réaction précipitée, et surtout pas de soumission passive au courant d’opinion « africophobe» qui est, avouons-le, très ancré dans notre société, et qui se trouve dopé par les réseaux sociaux et largement relayé (voire carrément entretenu) par les médias populistes.

Ainsi, la veille de la Journée mondiale des Réfugiés (célébrée le 20 juin), le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, avait assuré à partir de Tipasa que l’Algérie n’abandonnera pas ses « invités», en s’engageant à leur prodiguer toute l’assistance humanitaire requise. Il est aussitôt relayé par le Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, qui a dénoncé avec énergie, le 23 juin, devant l’APN, la dernière campagne anti-migrants. « L’Algérie est un pays d’accueil et l’Algérien n’est pas raciste.

Nous ne sommes pas des racistes, nous sommes des Africains, des Maghrébins et des Méditerranéens», avait martelé le successeur de Sellal avant d’annoncer solennellement : « Un fichier national est en cours de préparation au niveau du département de l’Intérieur pour recenser les réfugiés et les migrants subsahariens, et ce, dans le but de leur attribuer des cartes officielles qui leur donneront la possibilité de travailler» (El Watan du 27 juin).

Et le deuxième jour de l’Aïd, on a vu la présidente du Croissant-Rouge algérien (CRA), Saïda Benhabylès, se déplacer au camp de Oued El Kerma en assurant : « Nous continuons à apporter le soutien et les aides à tous les migrants africains, notamment ceux qui se trouvent au sein de ce lieu de regroupement dont le nombre dépasse 1600 personnes.» (dépêche APS du mardi 27 juin).

« On est tous des frères»

Nous nous étions rendus dans ce même camp à l’amorce de la dernière semaine du Ramadhan, précisément le lundi 19 juin. Le site est enserré entre Oued El Kerma qui est l’un des principaux affluents de Oued El Harrach, et la section de chemins de fer qui relie la gare de Baba Ali à celles de Aïn Naâdja et Semmar. Il nous faut emprunter un chemin fortement escarpé, hérissé de buissons, pour descendre dans le camp en quittant l’autoroute. Nous devons ensuite enjamber une double voie ferrée. Le campement est constitué d’un essaim de tentes mêlées à des abris de fortune où sont agrégés tous les matériaux de la précarité (bâches en plastique, cartons, palettes usagées, matelas, tapis élimés, roseaux…).

Des dizaines d’abris sont ainsi éparpillés sous le pont, dans le sens de la longueur, pour se protéger du cagnard, en été, et des trombes d’eau en hiver. Outre la fonction d’hébergement qu’il assure aux migrants de passage, le camp offre également un certain nombre de services : épicerie de base, coiffure, restauration légère… Il permet surtout à ses pensionnaires de recréer un semblant de vie sociale et reconstruire les liens malmenés par la dureté de la traversée et la violence de l’exil.

Et ceux qui étaient fatigués de dormir sous les ponts peuvent au moins se réjouir de pouvoir compter désormais sur cet îlot d’humanité que nombre de nos compatriotes ont d’ores et déjà pris coutume de visiter pour proposer leur aide, offrir un lot de vêtements, des denrées alimentaires, des médicaments, ou simplement pour dire « marh’ba bikoum fi bladkoum», « Welcome, bienvenus, vous êtes chez vous». On se plaît, alors, en forçant un peu le trait, à voir dans cet ouvrage d’art qui leur sert de parasol en béton, un pont humain, celui de l’Unité africaine, la vraie, celle des peuples, métaphore vivante d’une africanité solidaire qui connecte Alger à Agadez, Kidal, Gao, Conakry, Dakar, Abuja…

Sous ces tentes improbables, le murmure de la vie se fait discret en cette fin de matinée caniculaire. La plupart des hommes sont soit sur les chantiers ou en train de chercher du travail. Certains se reposent sur les tapis en plastique étalés sur une sorte d’agora aménagée au centre du campement. Des enfants s’inventent des jeux dans une mare de désolation. Une femme s’emploie à laver du linge dans une bassine ébréchée. Un homme remonte d’un verger, deux bidons d’eau pendant à ses bras. L’approvisionnement en eau est assuré grâce aux sources qui irriguent les champs agricoles alentour.

Parmi les premiers occupants du camp que nous rencontrons : Lauwali Bature. C’est un immigré nigérian dans la quarantaine, occupé à laver et vider des poulets déplumés dans une grosse marmite. « C’est mon métier. Au Nigeria, j’étais dans le commerce de la volaille», nous dit-il dans un anglais impeccable. Un métier qu’il a su ingénieusement reconstituer. « Je vends le poulet à 400 DA», dit-il. Lauwali est originaire d’Abuja, l’une des plus grandes métropoles du pays et capitale fédérale du Nigeria depuis 1991. « Ma famille est restée au Nigeria, je suis venu ici pour travailler.

J’aime l’Algérie. Les Algériens sont un bon peuple. Blancs, Noirs, musulmans, chrétiens, on est Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Home Non classé Dans le ghetto de Oued El Kerma
Facebook Twitter Gplus RSS
© Radio Dzair