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«C’est lorsqu’il est rassemblé que le pays peut faire des miracles»

Publié le 28/06/2017, par dans Non classé.

Le chercheur, écrivain, économiste et ancien ministre Smaïl Goumeziane revient dans cet entretien sur le fond et la forme du plan d’action présenté à l’APN par le Premier ministre Abdelmadjid Tebboune. Goumeziane souligne que pour faire face « au tsunami pétrolier», « il faudrait mobiliser, démocratiquement, l’ensemble des forces vives de la nation».
– Que pensez-vous de la stratégie adoptée par le gouvernement pour faire face à la crise ?

La crise que traverse le pays est double. Elle est plus ou moins conjoncturelle si nous la rattachons simplement à la chute brutale des prix des hydrocarbures. Mais elle est plus structurelle lorsqu’on regarde l’incapacité chronique à impulser le développement, même lorsque le pays disposait d’immenses ressources financières occasionnées par l’embellie pétrolière. Le plan d’action du gouvernement semble reconnaître cette double caractéristique de la crise, puisqu’il présente des mesures à court terme (2017-2019) et des actions à moyen terme (2020-2030).

Pour autant, dans les deux cas, le programme de réponse à la crise me paraît insuffisant pour plusieurs raisons. D’une part, il ne s’appuie sur aucun bilan de la situation du pays à juin 2017, bien que la situation économique se soit fortement dégradée depuis 2014. Les carences, reconnues, de l’appareil national de statistiques n’excusent en rien cette insuffisance.

D’autre part, les mesures de court terme et les projections plus lointaines semblent ne répondre qu’au souci des équilibres financiers macro- économiques, à sauvegarder coûte que coûte, et qu’au retour d’une croissance, certes plus forte, du PIB national, autrement dit de la richesse nationale. Or, dans l’histoire récente de l’Algérie, nous avons appris que les périodes de croissance, même fortes, n’ont jamais à elles seules produit le développement. Souvent, pour des raisons autant économiques que politiques, elles ont même conduit à des situations d’inégalités économiques et d’injustices sociales insupportables pour la grande majorité de la population.

Ce fut notamment le cas lors de la période de l’industrialisation accélérée des années 1970 et lors de la seconde embellie pétrolière des années 2000. Dans le premier cas, on y connut les dérives de l’économie de pénuries. Dans le second, l’explosion de l’économie informelle, de ses oligarchies et de ses réseaux opaques. C’est dire que le développement ne se résout pas au seul respect à tout prix des équilibres financiers, ni à la seule croissance du PIB.

– Dans des commentaires que vous faites sur le plan d’action du gouvernement, vous écrivez que celui-ci est « une pâle copie de documents élaborés du temps de Sellal» et que l’Exécutif semble « s’enfermer dans une logique de croissance pour mieux ignorer toute démarche de développement». Est-ce à dire que le gouvernement est en panne d’idées ou qu’il ne mesure pas suffisamment la gravité de la situation ?

En effet, deux rapports, bien documentés et chiffrés, malgré les insuffisances statistiques, ont été adoptés par les autorités en 2012 (sur la question énergétique) et en 2016 (pour ce qui concerne le « nouveau modèle de croissance») et publiés. Ils ont, à l’évidence, servi de point de départ au programme du gouvernement.

Le problème ne se trouve pas tant dans cette continuité ni dans la démarche. D’ailleurs, franchement, personne n’attendait un programme de rupture. Peut-être davantage un programme qui tienne compte de la dégradation accélérée de l’économie du pays depuis deux ans. Le problème se situe précisément là, dans le fait que les chiffres et perspectives qui en sont repris ne prennent pas en compte la détérioration de la situation subie par le pays depuis ces deux dates. Il eut fallu, pour le moins, actualiser les chiffres et les tendances.

Pour autant, au-delà de cette continuité à travers les chiffres et les tendances, ce qui laisse le lecteur du programme sur sa faim, c’est cette logique de croissance fondée sur la restauration, à tout prix, des équilibres financiers. Comme si les autres équilibres du pays étaient moins essentiels, que ce soit en termes économiques (emploi, revenus, éducation, santé, logement, transport) ou politiques (libertés individuelles et collectives).

Or, c’est là, comme je le signalais précédemment, que nous constatons qu’il manque à ce plan son objectif essentiel : le développement. Or, rappelons-le encore une fois, le développement suppose la croissance, mais toute croissance n’entraîne pas le développement. Dans ces conditions, la question n’est pas de savoir si le gouvernement est ou non conscient de la gravité de la situation.

On peut même lui accorder qu’il est, en toute bonne foi, parfaitement conscient de cette gravité qu’il vit et gère au quotidien. D’ailleurs, le Premier ministre le reconnaît lorsqu’il affirme : « Nous gérons un pays qui va très vite et où pratiquement le quotidien prend le pas sur ce qui est programmé.» Face à cette « dictature du quotidien», le problème réside peut-être davantage dans le choc entre la direction imprimée par le quotidien, écartelé entre les besoins exprimés par les populations et les réponses apportées par les programmes.

Probablement, parce que les mesures proposées et les instruments utilisés s’avèrent inadaptés à la gravité de cette situation. Et aussi, parce que l’élaboration et la mise en œuvre des actions restent circonscrites au niveau du seul gouvernement et de son administration, quand il faudrait mobiliser, démocratiquement, l’ensemble des forces vives de la nation face au « tsunami pétrolier». Car, je l’ai rappelé à diverses reprises, c’est lorsqu’il est rassemblé que le pays peut faire des miracles, et jamais quand il est divisé, ou lorsqu’une partie du pays ignore l’autre partie.

– Le constat du Premier ministre sur l’absence de statistiques fiables en Algérie n’arrange pas non plus les choses. Peut-on aller vers des réformes sérieuses avec des données erronées ?

L’absence de statistiques fiables est un vrai sujet de préoccupation, et le gouvernement a raison de vouloir améliorer le fonctionnement de l’appareil statistique, la collecte et le traitement des informations économiques. Ceci étant, les statistiques ne sont qu’un élément, certes important, du chiffrage d’un plan d’action, et on peut toujours approcher plus ou moins objectivement la réalité et son évolution en y apportant des correctifs judicieux et cohérents.

C’est d’ailleurs ainsi que tous les plans du pays depuis l’indépendance ont été élaborés et diffusés en interne et à l’extérieur. C’est dire que cette Lire la suite

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