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«C’est avant tout un mouvement de jeunes»

Publié le 05/01/2017, par dans Non classé.

Mohamed Akli Faradji est maître de conférences en sociologie à la faculté des sciences humaines et sociales de l’université de Béjaïa. Il est l’auteur de plusieurs publications sur la jeunesse dans des revues internationales et dirige des travaux universitaires sur cette thématique.
– Les commerçants de Béjaïa ont observé, dans leur grande majorité, une grève générale de trois jours. C’est la première fois que cela se fait en écho à un appel anonyme. Comment expliquer cette mobilisation ?

Je ne dirais pas qu’il y a eu mobilisation, mais un sentiment de panique. Des commerçants se sentent forcés de suivre un mot d’ordre de grève qui n’est pas clair. Les gens sont branchés sur les réseaux sociaux, qui ont un poids considérable et véhiculent des messages erronés qui appellent au désordre et à la dérive.

Ce ne sont évidemment pas les commerçants qui ont déclenché les émeutes. Ils sont plutôt une double victime, victimes d’une désinformation et victimes parce qu’ils ont peur d’ouvrir leurs magasins. Leur peur est tout à fait compréhensible parce qu’ils se sentent non protégés. La fermeture est une réaction plutôt mécanique.

– Cette grève a-t-elle contribué à créer un climat qui a favorisé l’expression de la violence que nous avons vue ?

Tout a commencé par la désinformation qui est une forme de zizanie. L’incertitude peut générer une étincelle qui mène vers la violence. Peut-être que les commerçants n’avaient pas conscience que cela pourrait déboucher sur l’émeute. Mais il y a lieu de se poser des questions sur l’appel anonyme véhiculé à travers les réseaux sociaux. Il est fort possible que ce soit une manipulation, un scénario calculé. Il ne faut pas oublier qu’on vit dans un monde très agité. L’Etat et la société civile doivent se préparer à mieux s’adapter à cette situation.

– Quelle explication sociologique donnez-vous au sujet de ces émeutes ? Est-ce l’expression d’un ras-le-bol ?

C’est avant tout un mouvement de jeunes. Il y a donc la problématique de la jeunesse qui se pose. Il faut dire que c’est une jeunesse en pleine crise ; certains enfants sont mal encadrés, désorientés, ils manquent d’horizon et de repères. Les raisons de cette crise, il faut les chercher dans le vécu social et le taux d’échec scolaire.

N’oublions pas que Béjaïa est une région qui connaît un important taux d’échec scolaire. Se pose aussi le problème de la mauvaise scolarisation, car les élèves ne sont pas bien encadrés à l’intérieur même des écoles. On a tous vu d’ailleurs le caillassage de la direction de l’éducation par des élèves.

C’est un signe révélateur. Il y a aussi des problèmes liés à la jeunesse à travers le manque d’infrastructures, comme les stades et les aires de jeu. Un émeutier vous dira qu’il se défoule par l’émeute, ce qui montre qu’il y a une rareté d’espaces pour les jeunes. C’est là l’expression du sentiment de ras-le-bol dont vous parlez.

– Ces dérapages se sont confinés presque exclusivement dans la wilaya de Béjaïa. Y a-t-il des ingrédients ou un contexte sociologique qui expliqueraientt cela et seraient particuliers à la région ?

Il y a beaucoup de facteurs explicatifs de comportements de violence urbaine et rurale. Dans la sociologie de la foule, on considère que celle-ci est animée par des intentions diverses. Premièrement, on a des extrémistes qui cherchent à provoquer un désordre, c’est donc intentionnel. Le deuxième type d’acteurs de cette foule, ce sont les délinquants raquetteurs qui ont l’intention d’organiser des vols et des cambriolages en profitant de la situation.

Comme troisième type, on trouve à l’intérieur de la foule des enfants de 12 à 14 ans qui ignorent totalement le sens du mouvement, il s’agit pour eux d’une plaisanterie. Ces enfants souffrent d’une mauvaise scolarisation et d’un encadrement défaillant par l’école et par leurs parents qui n’ont pas plein pouvoir sur eux. Le quatrième type, c’est la jeunesse qui exprime une forme de révolte animée par le sentiment d’injustice, de frustration et qui manque d’horizon.

Ce sont les quatre types d’acteurs que j’ai pu observer dans la ville de Béjaïa. Aux problèmes cités plus haut, il faut en ajouter d’autres comme celui du logement, qui soulève une grande problématique. Il y a peu de logements réalisés dans la région. Pendant la décennie un peu favorable du point de vue économique, la région n’a pas bénéficié de grands programmes. Il y a aussi le problème d’espace d’habitat très limité et celui du vieux bâti. Béjaïa est la wilaya la moins dotée en infrastructures.

Par exemple, elle ne dispose que d’une seule piscine pour toute la wilaya. Même pour faire son footing il n’y a pas l’espace qu’il faut au stade. On peut citer aussi le problème des bidonvilles, y compris en pleine ville de Béjaïa. Même la politique d’urbanisation, pratiquée actuellement dans notre pays, produit des cités HLM qui peuvent facilement se transformer en poudrières dans l’avenir.

– Ce n’est pas la première fois que nous vivons ce scénario. Pourquoi les faits s’obstinent-ils à se répéter avec leur lot de violence et les effets que celle-ci génère ?

Vous avez tout à fait raison de le souligner, Béjaïa est une région très sensible, qui connaît des problèmes d’urbanisation, une démographie galopante qui fait déplacer des populations vers la ville. Les coupures de route sont une forme de violence. On doit comprendre les causes de ces formes d’expression. D’abord, la région a une jeunesse très dynamique, exigeante et ouverte. Il faut souligner l’impact des réseaux sociaux sur cette jeunesse qui en est influencée comparativement à d’autres régions.

Les réseaux sociaux leur ouvrent des fenêtres sur le monde et il en naît une forme de frustration. La problématique majeure est celle liée au blocage dans les collectivités locales et qui a provoqué un retard énorme dans le développement. Ce retard se traduit par un manque d’infrastructures et cela montre que les autorités ne sont pas en mesure de répondre aux exigences de cette jeunesse. Lire la suite

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