formats

«Ce que Saddam m’a avoué…»

Publié le 24/05/2017, par dans Non classé.

C’est en février 1976 que vous avez connu et approché de près Benyahia. C’était, dites vous, à Moscou, au congrès du parti communiste. quelle impression vous a laissé ce premier contact ?

Oui. C’était du temps de Brejnev.
Benyahia, alors ministre de l’Enseignement supérieur était le chef de notre délégation. J’étais commissaire politique de la wilaya de Sétif. Rédha Malek était notre ambassadeur à Moscou. Benyahia est resté avec nous moins d’une semaine. Il est rentré à Alger parce qu’il était à l’époque membre de la commission chargée de la conception de la Charte nationale, puis de la Constitution adoptée en 1976. A l’époque, et ça se ressentait, l’Algérie avait son poids.

On avait le sentiment qu’elle faisait partie des « grands». Avant ce congrès, après le 19 juin 1965 (coup d’Etat contre Ben Bella, ndlr), Cherif Belkacem avait eu à participer au congrès du parti communiste soviétique avant de se retirer sous prétexte de la participation du secrétaire général du parti communiste algérien (interdit à l’indépendance, ndlr), M. Bouhali. Depuis, c’est le coup de froid et il a fallu attendre 1971, lors du congrès du parti communiste de la RDA, dont j’ai présidé la délégation du FLN, pour normaliser nos relations.

A Moscou, je me souviens, Benyahia avait reçu, à sa demande, le SG du parti communiste marocain. Nous étions en pleine guerre. La rencontre portait sur le conflit du Sahara occidental. Benyahia, je me souviens, avait dit au SG du PCM : « Le jour où vous, partis de l’opposition marocaine serez massacrés, vous ne trouverez que l’Algérie pour vous soutenir.» Bref, Benyahia est un homme d’Etat. C’est quelqu’un qui ne parle pas beaucoup. Il écoute beaucoup plus qu’il ne parle.

C’est un homme avec un esprit remarquable de synthèse. Il vous écoute jusqu’à la fin et vous lance quelques mots qui font synthèse. A la mort de Boumediène, il est ministre des Affaires étrangères. Il déploiera d’ailleurs une intense activité diplomatique. Jusqu’au jour où au retour d’une réunion sur la Sahara occidental en Afrique (à Freetown), l’avion présidentiel transportant la délégation de Benyahia s’est crashé à Bamako où il devait faire seulement escale. Le crash a eu lieu de nuit, vers 22h, alors que le pilote tentait un atterrissage. Les informations qui parvenaient à Alger disaient qu’il n’y avait aucun survivant parmi les 5 passagers et équipage de l’appareil.

On s’était donc préparé pour aller chercher les dépouilles. Un imam devait même nous accompagner. Mais quelques heures avant notre départ, une autre information arrive, contradictoire, disant que Benyahia et deux autres — je m’excuse auprès des familles pour ma mémoire défaillante — étaient vivants. Nous avons dès lors changé la composition de la délégation qui verra un apport en médecins et nous avons équipé l’avion en matériel médical approprié.

A notre arrivée à l’hôpital de Bamako, le président Traoré venait tout juste de sortir de sa visite.
Benyahia dormait. Je lui ai essuyé le visage avec une serviette parfumée d’Air Algérie. Ces mêmes serviettes qu’on nous donnait en Conseil des ministres. L’odeur de l’Algérie, en quelque sorte, l’a arraché à son sommeil. Benyahia agrippe ma main. Il venait d’ouvrir les yeux. Notre équipe médicale les prend illico en charge. Les Maliens avaient déjà affrété un avion pour évacuer les blessés vers Paris. Ce n’était plus nécessaire. Nous les remercions pour le geste. Je me rends sur les lieux du crash, en pleine brousse, non loin de l’aéroport.

En fait, l’avion de Benyahia avait raté la piste d’atterrissage de seulement 50 à 60 mètres. L’équipe technique a fait son travail et nous avons ramassé les effets personnels et tous les documents de travail de la délégation éparpillés lors du crash. De là, nous embarquons vers Alger. Il faisait nuit, plus de 24 heures après le crash. A Bamako, sur le tarmac et dans le désordre complet, des membres du gouvernement malien et tout le corps diplomatique accrédité étaient là, émus, venir saluer Benyahia et rencontrer notre délégation.

Dans l’avion, allongé sur sa civière, Benyahia m’appelle. « Sois indulgent, me demande-t-il, avec le Mali, pays ami et frère (…)». Alors qu’il était blessé, il ne pensait qu’à préserver nos relations avec ce pays ami et frère et à sauver la réputation de leur aéroport dont la fréquentation est menacée par les suites du crash. A Alger, il est d’abord hospitalisé au CHU Mustapha avant son transfert à Paris.

Je lui rends d’ailleurs visite à Paris où je le retrouvais avec sa mère (…) ; ce jour-là, je tombe sur un ancien ambassadeur itinérant de Ronald Reagan, un général dont je ne me souviens pas du nom (probablement Morris Draper, ndlr) venu lui aussi rendre visite à Benyahia. Pour vous dire toute l’estime dont il jouissait suite notamment aux négociations pour la libération des otages américains. Après l’accord justement intervenu grâce à la médiation algérienne entre Téhéran et Washington, je fus chargé, en tant que ministre des Transports, du volet acheminement des otages de la capitale iranienne à Alger.

Lors d’une réunion à la Présidence avec Benyahia et en présence de Larbi Belkhir et du ministre de l’Intérieur, il était prévu, dans un premier temps, de laisser les Américains affréter eux-mêmes des avions : Benyahia disait que c’est trop risqué d’envoyer le pavillon national dans une zone de guerre. J’ai plaidé le contraire, estimant que nos avions, tous américains, nos pilotes, formés tous aux USA, ne risquaient rien d’autant plus que la 6e flotte patrouillait en Méditerranée (rires). J’ajoutais que, grâce aux images qui seront retransmises, notre compagnie aérienne, Air Algérie, entrera dans les foyers du monde entier. Une formidable opération de publicité, en somme. Nos avions devaient partir à Téhéran et revenir via Ankara.

Du moins, c’est ce que nous avions distillé comme information. Le retour s’est fait par Chypre, déjouant aussi bien les mauvais plans que les caméras et les reporters qui attendaient dans la capitale turque. Les otages libérés atterriront à Alger. Dans le salon d’honneur, une foule immense attendait. Benyahia prononcera un discours en anglais, tout comme le secrétaire d’Etat américain Warren Christopher. Après, des avions américains transporteront les otages vers l’hôpital Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Home Non classé «Ce que Saddam m’a avoué…»
Facebook Twitter Gplus RSS
© Radio Dzair