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Bidonville Doum : Détresse-sur-mer attend les secours

Publié le 10/06/2016, par dans Non classé.

Doum, un des bidonvilles de la côte Est d’Alger, attend d’être porté sur la liste des relogements de la wilaya. Entre-temps, les 134 familles croupissent dans la misère entre oued et humidité, insalubrité et désespoir.
Ahmed, Oussama, Malik et Salim voguent allègrement sur la petit barque bleu et blanc : la mer est calme, le soleil tape modérément et en arrière-plan se dessine le bras de la baie qui porte au loin l’ossature de la Grande mosquée et, à son extrémité, la colline d’Alger. Malik et Salim à la proue, Oussama et Ahmed rament lentement autant que leur permettent leurs petits bras de gamins.

Safia, 9 ans, dans son tablier rose sur sa peau couleur miel attend les quatre petits pirates sur la rive, yeux amandes plissés par le contre-jour et les reflets du soleil sur l’eau. Le sillage laissé par un zodiac de la police n’arrive pas à troubler ce petit moment tranquille du matin : les enfants sautent de leur esquif qu’ils propulsent sur la berge, les pieds dans l’eau jusqu’au genoux, la coque grinçant au contact du gravier couvrant ce qui fut un jour la plage de Doum, quelque par où le GPS est aveugle, entre Bordj El Bahri et Alger-Plage à Alger-Est.

Malik, téméraire raïs de 12 ans à tête blonde, tee-shirt Spiderman décoloré, short gris et tongs plus grandes que ses pieds, enjambe un tas de détritus qui se décompose sous le soleil qui commence à monter au zénith. Il déclare, tout en se séchant ses frêles jambes : « les policiers du zodiac nous ont dit de rentrer. Ils ne nous laissent jamais aller en barque, alors qu’on ne s’éloigne pas trop.» Safia et ses autres acolytes le rejoignent après s’être assurés que la barque d’à peine deux mètres et demi était bien à l’abri de l’eau.

Nulle part

« Bah, nous on ne va jamais trop loin, on fait le tour et on revient. La police nous en empêche, ils disent qu’on est trop jeunes, s’insurge de sa petite voix Salim, garçon brun aux yeux malicieux et aux cheveux cramés par le soleil balnéaire. Alors que nous, on n’a pas trop le choix pour bouger : c’est ou vers là-bas (il montre la baie d’Alger, vu côté Est) ou nulle part».

Nulle part. La bande de gamins peut vous expliquer ce nulle part, où pourtant ils sont nés et où ils vivent. Ici, où il y avait une plage, du sable, des poissons dans l’eau et non pas des cadavres de vaches ou de nourrissons charriés par l’oued noir d’El Hamiz qui déverse tous les poisons dont le remugle asphyxiant écrase de sa pestilence les relents iodés d’une mer agonisante. Ici, où les baraques du bidonville Doum s’entassent entre la bande de gravier jonchées de détritus et l’oued nauséabond. « Il y a exactement 134 familles», précise sans hésitation Malik : « J’ai tellement entendu parler ceux qui viennent nous recenser pour zaama le relogement !». Les gamins-guides slaloment dans les méandres du « quartier» pour expliquer ce nulle part.

Passages étroits entre deux rangées serrées de baraques en parpaings ou en briques, surmontées par des tôles en zinc, des rigoles d’eaux noires circulent ici et là, ajoutant à l’âcre puanteur de l’oued jouxtant les « habitations» une autre couche de fétidité aggravée par la chaleur et la promiscuité. Par décence, on parle de « brarek», de « hay» (quartier)… Pas de bidonvilles. Mais l’APC est allée plus loin : le secteur s’appelle carrément et officiellement « hay hosn eldjiwar» (quartier du bon voisinage) ! « Nous n’avons jamais eu de problème avec eux, souligne Hamid, cadre des travaux publics du haut de la terrasse de son R+1 donnant sur le bidonville, la mer et Alger au loin.

Ils ont piqué l’eau du réseau que l’Algérienne des eaux nous a installé il y a trois ans, mais pour l’électricité, ils piratent les poteaux d’éclairage.» Vingt ans que Hamid construit sa maison dans ce lotissement poussiéreux où se côtoient constructions non achevées comme la sienne et villas prétentieuses toisant le bidonville. « J’ai vu les baraques se construire l’une après l’autre depuis vingt ans. Bon, ils n’avaient pas où aller, c’est vrai, mais là, ça serait bien que l’Etat les emmène ailleurs». « A un moment, dans les années 85-86, commence par raconter Achour, Chadli a dit : chacun rentre chez lui» ; les gamins, rejoints par d’autres petits curieux au teint hâlé comme dans un mauvais remake d’un film sur les enfants des favelas, font sortir Achour de sa « maison» pour témoigner.

Exode

A 42 ans, Achour en paraît dix de plus : sa barbe a blanchi, son dos vouté et ses yeux enfoncés dans leurs orbites noires perles, fatigués de refléter le jour. Achour est arrivé au bidonville de Doum à 17 ans, après un long périple décidé par les (non-)politiques de relogement et de déplacement des populations. Ballottés d’un endroit à un autre. Sa famille a donc été « invitée», au milieu des années 1980, à quitter un bidonville à Aïn Kahla, près de Réghaïa, car « chacun devait rentrer chez lui». Retour donc à Lakhdaria, région d’origine de ses parents, mais la famille s’agrandit, le travail manque, il faut « redescendre» vers les contreforts d’Alger.

Première installation fin des années 1980 à Benzerga, Alger Est, chez un oncle qui leur prête un terrain pour bâtir une petite baraque. Là aussi, avec sept frères déjà qui veulent se marier, le père décide alors de se déplacer ailleurs et laisser ceux qui ont pu se marier à Benzerga. Nouvel exode familial dans des camionnettes louées chargées de presque rien et absolument tout ce qu’ils possèdent (deux canapés, une télé, des couvertures, des vêtements, la gazinière qui n’en peut plus, quelques affaires scolaires.

Pas plus. Rien de l’histoire de la famille, rien de ce qu’elle est). Direction Doum, en contrebas de la région qu’ils prospectent côté Bordj El Bahri-Qahwet Chergui. Nous sommes en 1991, les parents de Achour et lui-même construisent une baraque à l’arrache, aux côtés de la petite dizaine de « maisons» à côté. On se serre. Le voisin aide la famille à élever les murs. « C’est Lire la suite

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