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Avril 1980 : Echos et acquis d’un combat

Publié le 19/04/2018, par dans Non classé.

On a beaucoup écrit sur le Printemps amazigh d’Avril 1980. Des études universitaires, des récits, des témoignages et des manifestations commémoratives viennent régulièrement rappeler l’originalité de l’événement, notamment dans sa manifestation pacifique et son expression plurielle. Il reste, aujourd’hui, à interroger cette séquence dans sa trajectoire historique et évaluer ses incidences géopolitiques.
Comment des jeunes coupés de leur mémoire et exclus des débats sont-ils parvenus à reformuler un récit national congelé par la propagande, en explorer librement la substance pour y semer des vérités peu orthodoxes qui, aujourd’hui, s’imposent à tous ? Comment se fait-il qu’au-delà de reflux épisodiques, la quête de vérité historique, de modernité et de transparence insufflée en 1980 dure, mieux, elle continue de diffuser dans les espaces les plus inattendus.

L’héritage était pourtant lourd. La violence opposée à la tentative de lycéens du MTLD de soulever, dès 1949, des questions politiques et institutionnelles qui se posent toujours au pays eut des conséquences terribles. Depuis cet étouffement, l’équation algérienne fut réduite à sa forme la plus rêche : rapport de force, opacité et unicisme. Le projet tué dans l’œuf en 1949 fut suivi en 1954 par une précipitation du déclenchement de la guerre qui engendra un coût humain et matériel démesuré et l’Etat démocratique et social préfiguré à la Soummam en 1956 fut rapidement attaqué.

Des analyses de ces trois séismes politiques émergèrent deux conclusions qui firent consensus : avec sa dimension amazighe, la redéfinition d’une entité algérienne plurielle devait être affirmée en tant que préalable au projet démocratique national. Le postulat ne devant, par ailleurs, être aliéné par aucun agenda politique ou électoral.

Ce cheminement intellectuel, suivi simultanément au pays et dans l’émigration, se traduisit par le choix du combat pacifique — option étrangère au stock politique algérien — de l’émancipation démocratique par la culture en lieu et place de la doxa ambiante et, enfin, du pluralisme. D’où la maturation progressive d’un projet global faisant pièce à un arabo-islamisme négateur de toute altérité. Massinissa est le précurseur de la nation originelle ; Saint-Augustin prépare à Ibn Khaldoun ; la femme est incarnée par Kahina, qui annonce Fadhma n’Soumer ; l’islam sécularisé n’implique pas la section des racines.

Et, dans cette histoire recomposée, le citoyen est acteur et arbitre de la cité…Plus généralement, la panamazighité confère à l’Afrique du Nord une singularité qui l’élit à un autre destin que celui de débris mimétique d’un Orient fantasmé qui a mystifié le discours nationaliste. Une révolution géopolitique.

Ces propositions s’affinèrent dans une grande tolérance malgré les divergences tactiques et les provocations d’un système prêt à exploiter la moindre dissonance dans ce qui n’était encore qu’une nébuleuse. Si des polémiques n’ont pas toujours été évitées, les militants ont su tenir sur l’essentiel : ne jamais se tromper de cible. Très peu d’animateurs avaient outrepassé la dignité qu’appelle un débat d’idées.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Des sphères du mouvement, traditionnellement réfractaires aux opportunismes, aux raccourcis et aux anathèmes, sont muettes ou parasitées au point d’être inaudibles. Les universités voient leur influence intellectuelle péricliter. Le tissu associatif officiel se délite et le militantisme vénal, naguère propre aux recrues du pouvoir, s’insinue dans les rangs de l’opposition démocratique. Le débat n’y est pas indemne de violences verbales ou de surenchères populistes. Les repères se brouillent. Dans le match de l’Histoire courte et sur l’écorce sociale, le point est au pouvoir.

Que peut-on en tirer comme conséquences ?

Que l’étalonnage de notre combat ne doit pas se faire sur le court terme. Comme pour tout challenge inscrit dans la durée, le bilan d’étape est nécessairement nuancé. On peut regarder avec une légitime circonspection la reconnaissance de Yennayer quand on sait que le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) est sans président depuis 2004. On peut également supposer que l’académie amazighe sera confiée à des affidés qui en feront une instance alibi… avant que le balancier des concessions politiciennes ne reparte dans l’autre sens.

Il n’empêche, pour un régime qui a proscrit dès l’indépendance le terme amazigh des textes fondamentaux du pays, ces replis tactiques sont des revers dont les prolongements ne manqueront pas, à terme, d’ouvrir des opportunités difficilement manipulables. On sait, en effet, que sur les grandes thématiques sociétales la charge symbolique finit toujours par peser, d’une manière ou d’une autre, sur l’Histoire lente qui façonne les invariants du quotidien des peuples.

Malgré un environnement national désarmé moralement, Avril 1980 a globalement immunisé l’humus social kabyle contre l’intégrisme en déclenchant ou en stimulant l’estime de soi et l’auto-mobilisation collective, moteurs de la citoyenneté.Face à la politique de pollution culturelle d’Etat, des jeunes s’organisent pour nettoyer un hameau, restaurer un site archéologique ou préserver un environnement menacé.

Des acteurs, se saisissant de l’outil informatique élaborent des lexiques, organisent des festivals de théâtre et de cinéma amateurs, des éditeurs, dont le ministère de la Culture ignore jusqu’à l’existence, publient des ouvrages qui rencontrent un lectorat assidu.

D’une certaine manière, c’est par le même procédé que nous avions contourné le caporalisme culturel et communicationnel quand nous avions lancé au début des années 1980 la revue Tafsut dans une période glacière. Expression d’un mouvement tectonique qui transcende aléas et conjonctures, ces actions citoyennes et ces productions en amazigh sont souvent le fait de jeunes soumis à un système éducatif qui renie le libre arbitre et combat l’esprit critique.

Chez la diaspora aussi, le Printemps amazigh imprègne et inspire, malgré des exils souvent douloureux, les nouvelles vagues d’émigrés. Ces populations s’adaptent et se forment en transmettant autour d’elles une mémoire positive du pays d’origine. L’exact contraire du migrant salafiste, qui vampirise les banlieues d’un Occident resté aveugle et sourd devant la barbarie qui a endeuillé l’Algérie. Lorsque la nation sera restituée à son peuple, ces catégories constitueront un appoint essentiel pour la rénovation démocratique.

Au-delà de la communauté émigrée, il est loisible de constater que le printemps amazigh a débordé du pays où il a éclos. En définitive, c’est au niveau supranational que sa portée s’avère être la plus significative. Dans les faits, malgré de vraies insuffisances, c’est au Maroc que les choses avancent le mieux. Une comparaison rapide des budgets et des prérogatives Lire la suite

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