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Avoir 20 ans sous Boutef

Publié le 23/01/2018, par dans Non classé.

Lina, Salah, Maya, Abderraouf, Kawthar, Zakaria, Malik… Ils ont entre 20 et 26 ans. Ils étaient gamins lorsque Boutef a accédé au pouvoir en 1999.
Ces jeunes font ainsi partie d’une génération qui n’aura connu qu’un seul Président, et fortement diminué avec ça, lui dont les deux derniers mandats ont été pénibles pour tout le monde.

Si le patient de Zéralda allait au bout de sa quatrième mandature, il bouclerait 20 ans de règne. C’est l’âge de Abderraouf et Zakaria. Malik, le benjamin de notre « casting», n’était même pas né au moment du retour aux affaires de l’ancien homme fort du régime de Boumediène. Quelle image se font-ils du président Bouteflika ?

Quel regard portent-ils sur cette longue séquence « mugabesque» que sont les années Boutef ? Comment envisagent-ils l’avenir quand des voix de la banlieue du sérail se mettent déjà en campagne pour préparer l’opinion à un 5e mandat ? Parole à ces jeunes en or qui valent toutes les jeunesses dorées…

« Quand j’étais prêt pour l’écouter, il a cessé de parler»

Salah Badis, 23 ans, est écrivain. Il aime se définir comme un « ouvrier du langage». « C’est mon côté gaucho», sourit-il. Diplômé en sciences politiques, il est surtout connu dans les milieux littéraires comme un poète atypique, à l’écriture singulière, lui qui s’est signalé par un recueil très remarqué publié en Italie : Dhadjar El Bawakhir (Le Spleen des paquebots, édition Al Moutawassit, 2016).

Salah est également cofondateur, aux côtés de l’écrivain Saïd Khatibi, du magazine en ligne Nafha (www.nafhamag.com/). Salah se pointe au café Eddy (rue Didouche Mourad) où nous nous étions donné rendez-vous, la tête coiffée d’un bonnet. La barbe qui orne son visage affable et les lunettes qui accentuent son regard malicieux et tendre achèvent de lui tailler le parfait portrait de l’intello… anar de gauche.

Mais il n’aime pas trop le mot « intellectuel» qu’il trouve « piégé», tout comme le mot « jeune». « L’avantage avec les lunettes est que ça te donne un air  »oulid familia » qui fait qu’on ne t’arrête pas au niveau des barrages», s’esclaffe-t-il.

Lors de la première investiture de Abdelaziz Bouteflika en avril 1999, Salah avait cinq ans, lui qui est né en 1994 à Bachdjarrah. « Je suis né exactement un 14 juin, comme Che Guevara et René Char», glisse-t-il. Cela nous fait instantanément penser aussi à la fameuse marche des Archs du 14 juin 2001, violemment réprimée par la police. « Khatini, je n’y étais pour rien, j’avais 7 ans», s’amuse-t-il.

D’un ton plus sérieux, il raconte : « Mon plus ancien souvenir de Bouteflika, c’est le jour de la passation de pouvoirs entre lui et Zeroual. J’avais suivi la cérémonie à la télé. Il faut dire que tout le monde était pro-Boutef à l’époque. Bouteflika était présenté comme le messie, le type qui va sortir l’Algérie de la mélasse.»

« Après, je me souviens très bien des campagnes de 2004, 2009 et 2014. En 2014, c’était la première fois où je sentais que sa longévité au pouvoir m’affectait vraiment et qu’il fallait faire quelque chose», confie-t-il. C’était le fameux 4e mandat, qu’un large pan de l’opinion considérait comme le mandat de trop.

Il faut noter que le chef de l’Etat n’était déjà plus tout à fait le même homme depuis son évacuation en urgence au Val-de-Grâce le 26 novembre 2005, officiellement pour un « ulcère hémorragique». « Finalement, la relation directe citoyen-Président, je ne l’ai pas vue.

Quand il était en forme, j’étais trop jeune pour comprendre, et quand j’ai commencé à m’intéresser à lui, quand j’étais prêt pour l’écouter, s’ket, il a cessé de parler», explique Salah Badis.

« Un pic de chita sous Boutef»

Bientôt, il n’y aura ni le son ni l’image, à de rares exceptions près, avec, comme toujours, ces images pathétiques, cette mise en scène lamentable d’un Président fortement diminué et forcé d’entretenir la « fiction présidentielle». « Il a de la chance parce que quand Facebook a jailli en Algérie — avec un retard de trois ou quatre ans sur les pays de la région — Boutef s’est tu.

On ne peut pas faire des MMS, des GIFs, on ne peut pas produire du sarcasme sur son dos, détourner ses images… Avec un grand malade, c’est toujours délicat», fait remarquer le jeune politiste (qui a consacré son mémoire de licence au « Rôle des élites militaires en Egypte»).

On remarquera au passage qu’il y a eu peu de blagues sur Boutef. « C’est d’ailleurs ce que je reproche le plus à ce système (sous Bouteflika) : d’un côté, le niveau d’allégeance a augmenté, il y a eu un pic de  »chita » sous son ère, avec, à la clé, la corruption des élites, des cohortes de larbins et de courtisans ; d’un autre côté, le taux de dérision, de l’humour, a chuté dans la société», atteste Salah Badis.

Le jeune auteur considère, à juste titre, que la gouvernance Bouteflika laissera fatalement des traces dans le temps long après son départ. « Mais il est encore tôt pour faire son bilan, mazal.» « Les Américains, quand ils parlent de la présidence de Nixon, disent  »The Nixon Years » (les années Nixon). Nous, on a The Bouteflika Years, les années Bouteflika, avec le bon et le mauvais qui les caractérisent», souligne-t-il.

La dégradation de son état de santé ne déresponsabilise en rien l’actuel locataire d’El Mouradia/Zéralda, estime Salah. « OK, il est malade, mais il concentre tous les pouvoirs. Donc, c’est la tête de l’Etat au sens propre du terme, ce n’est pas une simple fonction symbolique. Il a une responsabilité directe dans la situation de blocage que nous vivons.

Ceci explique pourquoi on met tout sur le dos d’une seule personne : c’est le lot de tous les zaïms. La personne qui a le plus de pouvoirs, forcément, c’est elle qui a le plus de responsabilités, que ce soit à l’échelle d’une APC, d’un Etat…», appuie-t-il. Bouteflika, selon lui, incarne « les vestiges d’un ancien système» qui a du mal à décoder les rêves numériques d’une génération biberonnée aux « N’TIC».

« Ces gens-là ne comprennent pas l’esprit de notre époque : les réseaux sociaux, la 3G, les nouvelles technologies… lui, Ould Abbès et tous ces vieux chnoques qui s’accrochent au pouvoir, Lire la suite

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