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Au-delà de la baraque, le processus de la misère en action

Publié le 10/12/2016, par dans Non classé.

En hommage à M’hamed Boukhobza, Djilali Liabes, Mohamed Khelladi et Adnan Souilah, mes amis sociologues assassinés.
Vos analyses, votre lucidité, vos travaux nous manquent. Vous me manquez.» C’est par ces mots émouvants que s’ouvre le dernier livre du sociologue Rachid Sidi Boumedine. Un ouvrage magistral qui honore superbement la mémoire et l’œuvre des beaux esprits à qui il est dédié. Son titre ? Bétonvilles contre Bidonvilles.

Cent ans de bidonvilles à Alger (éditions APIC, octobre 2016). Le livre retrace rigoureusement la genèse des bidonvilles dans l’Algérois, avec, à la clé, une minutieuse mise en perspective historique depuis la formation des premiers baraquements il y a plus d’un siècle sous le régime colonial et le Code de l’indigénat. Le sociologue de l’urbain s’est ensuite attaché à disséquer le phénomène des bidonvilles dans la période post-coloniale jusqu’à l’époque actuelle et l’opération « Alger, capitale sans bidonvilles».

Tout au long de cet ouvrage très fouillé, l’auteur s’est imposé comme principe cardinal de transcender « l’objet bidonville» pour analyser, au-delà du gourbi et de la baraque, la « chaîne des causalités» et les processus socioéconomiques et politiques qui ont présidé à leur émergence dans le paysage urbain. « Focaliser sur la baraque est une manière de détourner le regard du processus de la misère en action ou de son maintien», écrit le sociologue.

« Sinon, et comme cela est devenu très courant, au lieu ‘‘d’éradiquer le problème », on en ‘‘éradique la manifestation », à savoir les conséquences physiques les plus apparentes. Ceci explique aussi souvent pourquoi le bidonville se renouvelle dans ses formes ou ses localisations et ne disparaît pas, à ce jour».

Cartes, chiffres, photographies d’époque et autres chronogrammes des arrivées à l’appui, le sociologue s’est évertué à décortiquer l’évolution des bidonvilles à Alger en confrontant et recoupant différentes sources. Cependant, dans ce travail extrêmement documenté, l’auteur de Yaouled ! Parcours d’un indigène (APIC, 2013) s’est vite élevé au-dessus de la froide cartographie et des sophismes quantitatifs du « discours statistique» pour proposer une approche à l’opposé de la vision et du vocabulaire essentialistes qui étaient en vogue sous l’impulsion des « sociologues métropolitains» et dont la « bible» a pour nom : L’Algérie des Bidonvilles. Oui, le fameux opus de Robert et Claudine Descloîtres et Jean-Claude Reverdy. S’il cite abondamment l’ouvrage de Descloîtres, ce n’est que pour en démonter aussitôt la mécanique idéologique et l’appareil rhétorique.

Dans sa préface, l’historien et maître de conférences à l’université de Leeds, Jim House, estime à juste titre que Rachid Sidi Boumedine apporte à travers cette précieuse étude « un regard novateur sur cette question» en replaçant la problématique des bidonvilles dans ses dimensions politique, socio-économique et historique. Ce faisant, poursuit Jim House,

« cette étude comble une lacune importante» en pointant le « décalage saisissant» qui existe « entre la grande visibilité politique et sociale des bidonvilles et l’état assez parcellaire des connaissances historiques à leur sujet». « Il manquait donc une approche à même de situer l’histoire des bidonvilles non seulement dans le champ de l’histoire urbaine, mais également dans celui de l’histoire des migrations et des sociétés rurales ; une analyse qui combine histoire sociale, histoire économique et sociologie urbaine, tout en prolongeant l’analyse jusqu’en 2016 afin de fournir une sorte d’histoire du présent», souligne l’historien anglais.

Examinant le traitement de la question des bidonvilles après l’indépendance, le sociologue relève des mimétismes troublants avec le paradigme dominant sous la colonisation, tant dans les politiques suivies que dans les travaux universitaires et journalistiques qui continuaient, observe-t-il, à traiter les bidonvilles comme un « chancre urbain», avec tout le vocabulaire stigmatisant que l’on connaît, en continuant à ignorer les mécanismes économiques et sociaux qui le sous-tendent. Le sociologue termine par une lecture des opérations de « débidonvillisation» et les campagnes de relogement menées au pas de charge ces dernières années.

Les gargantuesques programmes de logement livrés sous le sceau de l’urgence, et qui ont sans doute inspiré à l’auteur le qualificatif de « bétonvilles», n’augurent pas forcément d’une rupture définitive avec la précarité sociale dont la baraque n’est que le signifiant, suggère le sociologue-urbaniste.

Pour lui, il est dès lors fondamental de ne pas réduire le problème à la seule question du logement. « Dans ce cas de figure, le ‘‘secteur » chargé de l’habitat n’a plus la responsabilité technique ou morale, ou même politique, de créer des conditions de vie (et un cadre de vie) propices à l’épanouissement citoyen mais seulement des ‘‘unités », ce que le vocabulaire ministériel a maintes fois utilisé dans l’expression de ses objectifs et ses bilans, réduits à des nombres, sans considération sur la qualité de vie produite», écrit-il. « Sur le plus long terme, prévient Rachid Sidi Boumedine, on risque d’assister – ce que des indices nets montrent déjà –, à une structuration de la ville où la décantation sociale sera encore plus visible (…).

Le capitalisme algérien aura ainsi réussi, sous une forme non dite, à faire en sorte, avec un autre standing certes mais avec le même résultat global, à reconstituer, à une autre échelle, à la fois une ville formelle et une ‘‘ville arabe » où les habitants des bidonvilles habiteraient encore une fois les quartiers dévolus aux indigènes rassemblés».
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