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«Abane et les politiques étaient mis en minorité au Caire»

Publié le 20/08/2017, par dans Non classé.

Nous sommes à la veille du 20 Août, date-anniversaire du Congrès de la Soummam qui a fait émerger Abane comme le n°1 de fait de la Révolution au sein d’une direction collégiale, le CCE, de 5 membres. Cinq mois plus tard, la grève des huit jours de janvier 1957 marquera un tournant important de la guerre. La répression conduira en effet le CCE, décapité d’un de ses membres, Larbi Ben M’hidi, à sortir du pays. Voulu ou forcé, le départ vers Tunis n’a-t-il pas été le début des ennuis pour Abane à qui ses adversaires vont reprocher le déclenchement de la grève ?

La grève générale de janvier 1957 ou ce que l’armée coloniale avait appelé la Bataille d’Alger avait en effet provoqué une puissante onde de choc dans le monde, mais aussi et surtout en France métropolitaine. La mobilisation populaire généralisée à travers le territoire algérien autour du mot d’ordre de grève du FLN était la preuve démonstrative que la question algérienne n’était plus une affaire interne française, qu’un peuple dominé et opprimé était en lutte pour sa libération. Et que le FLN en était véritablement le mouvement représentatif et l’interlocuteur incontournable de la partie coloniale.

La répression féroce, la torture généralisée, les exécutions sommaires, les disparitions, avaient également montré une facette hideuse de la République française, celle d’un national-colonialisme chauvin et jusqu’au-boutiste. Et c’est précisément cette dérive fasciste que vont dénoncer vigoureusement les élites humanistes et universalistes françaises et quelques officiers qui ont réussi au prix de leur liberté à échapper à la gangrène, tel le général Paris de la Bollardière et le capitaine Dabezies qui seront embastillés pour leur « indiscipline». Mais  » le mal » est fait. Car la libération du peuple algérien apparaît pour une grande partie de l’opinion française comme une évidence historique. Et l’indépendance comme l’issue inéluctable, même si le mot reste encore tabou et imprononçable.

La chute de la VIe République en est du reste le prélude. C’est en ce sens et vous avez raison de le mentionner, que la grève des huit jours avait marqué un tournant décisif de la guerre. Mais elle a été également déterminante pour la partie algérienne qui en sort affaiblie militairement et organiquement alors qu’elle remporte une éclatante victoire politique. Outre les milliers de militants « disparus» ou arrêtés, la direction du FLN subit une grande perte en la personne de Larbi Ben M’hidi, arrêté et liquidé sauvagement tout dirigeant national qu’il était. Ce qui amènera les rescapés du CCE à se mettre à l’abri d’une décapitation fatale.

La direction nationale de la Révolution décide à l’unanimité de s’expatrier. L’idée est que le départ du CCE est une sortie provisoire, car ne l’oublions pas, le même CCE avait érigé la primauté de l’intérieur en principe cardinal de la lutte. Mais cela est un autre sujet. Toujours est-il qu’effectivement à l’extérieur les politiques, et Abane tout spécialement, vont être confrontés à de nouveaux rapports de forces. A Alger, les politiques étaient majoritaires et forts de la nouvelle doctrine soummamienne.

Mais à Tunis, ils vont du jour au lendemain se retrouver marginalisés par les clans militaires regroupés autour de Krim. Les colonels chefs de Wilaya et leurs clients entendent tous participer aux organes dirigeants (CCE et CNRA). Pour ce qui est des reproches faits à Abane, en réalité la grève des huit jours a pesé très peu dans le conflit qui l’opposera aux colonels. Pour la simple raison que Krim, en tant que membre du CCE, avait participé à la décision collégiale concernant la grève et qu’il avait avalisé l’évolution de la doctrine révolutionnaire proposée par Abane et Ben M’hidi à la Soummam, à savoir le recours à de nouvelles formes de lutte qui impliqueraient la population urbaine, telles la grève générale.

Et de porter le fer au cœur de la métropole ? C’était aussi une décision soummamienne ?

Tout à fait. C’est en effet à la Soummam que fut décidée l’exportation de la guerre vers le territoire métropolitain. Le but était de déstabiliser l’économie française et d’impliquer la population française dans la guerre. Néanmoins, cette dernière évolution était déjà inscrite dans les faits puisqu’en dépêchant Mohamed Lebdjaoui fin 1955 à la tête de la Fédération de France du FLN, Abane lui avait donné instruction de répondre coup pour coup aux exactions de l’armée coloniale en Algérie. « Je veux voir du sang à la Une de tous les journaux chaque fois que notre peuple est frappé dans sa chair», recommanda Abane à Lebdjaoui avant son départ en France(1). Lourde de sens certes, cette décision traduit en réalité une nette exacerbation de la guerre de part et d’autre. Elle avait également pour but d’impliquer un peu plus la population métropolitaine dans le conflit et à lui faire prendre conscience qu’une guerre atroce était menée en son nom en Algérie.

En résumé, pour revenir à votre question et répondre de manière concise, les ennuis d’Abane ont commencé à Tunis avec l’inversion du rapport de forces au profit des clans militaires lesquels étaient alors décidés à reprendre en main les leviers de commande de la Révolution. Ce qui n’était à leurs yeux qu’une question de réappropriation.

A la session du CNRA tenue le 20 août 1957 au Caire, certaines des décisions prises à la Soummam une année auparavant sont remises en cause, plus particulièrement la double primauté de l’intérieur sur l’extérieur et du politique sur le militaire. Pourquoi de tels changements ? qui les a impulsés et à qui profitent-ils ?

Comme je viens de le souligner, tant que la direction nationale était à l’intérieur, la primauté du politique allait de soi, notamment après qu’elle ait été confortée par la doctrine soummamienne. L’exemple le plus significatif de la mise en application de ce principe est la grève des huit jours entièrement pilotée et supervisée par la direction politique, le CCE. Je voudrais au passage préciser que la primauté du politique ne signifie pas prééminence ou préséance des dirigeants politiques sur les dirigeants militaires, mais seulement que la lutte devait être menée par la raison politique et obéir à une logique de bénéfices politiques Lire la suite

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